Sir WILFRID LAURIER: Comme j'ai déjà pris la parole au cours de cet
interminable débat, je dois solliciter l'indulgence de la Chambre si je
me lève de nouveau pour abuser de sa patience. Mais on ne trouvera
peut-être pas mauvais, qu'avec la position que j'occupe à la tête du
Gouvernement, je prenne encore une fois la parole pour exposer les vues
du Gouvernement sur cette nouvelle tournure qu'a pris le débat, par
l'introduction de deux amendements qui ont été présentés par
l'honorable chef de l'opposition (M. R. L. Borden) et par l'honorable
député de Jacques-Cartier (M. Monk).
L'honorable député de
Grey-nord (M. Middlebro) me pardonnera, j'en suis sûr, si je n'essaye
pas de répondre au très intéressant discours qu'il vient de prononcer,
mais il y a de très bonnes raisons pour me justifier de ne pas le
faire. Il a parlé, en effet, de tout, excepté des amendements qui ont
été proposés à la Chambre. Il s'est beauoup éloigné de la question mais
je ne lui en fais pas de reproches. I1 s'est promené de l'est à
l'ouest, et il est revenu sur ses pas; il a parlé de l'histoire
ancienne et de l'histoire moderne, mais il n'a jamais dit un mot des
amendements qui sont sur le tapis.
L'amendement proposé par
mon honorable ami de Jacques-Cartier est parfaitement en conformité
avec la position qu'il a prise l'an dernier et il me suffira de donner
lecture des deux amendements pour prouver ce que j'avance. L'an
dernier, mon honorable ami opposa au bill que nous présentions un
amendement ainsi conçu :
Tout en protestant de son inaltérable dévouement à la
couronne britannique, cette Chambre est d'opinion que le projet de loi
qui lui est présenté change les relations du Canada avec l'empire et
devrait, en conséquence, au préalable, être soumis au peuple canadien,
pour en obtenir immédiatement son opinion par voie de plébiscite.
Cette année, mon honorable ami a exprimé la même idée sous une forme un peu plus condensée, en proposant que :
Cette
Chambre regrette que le discours du trône n'indique en aucune manière
que le Gouvernement ait l'intention de consulter le peuple au sujet de
sa politique navale, et de la, question générale de la contribution du
Canada aux armements de l'empire.
A l'exception du fait que cet amendement a abandonné l'idée d'un plébiscite, il n'a pas beaucoup de différence entre la motion présentée par mon
honorable ami, cette année, et celle qu'il défendait l'an dernier Mon
honorable ami me permettra sans doute de le complimenter de ce que sur
ce point du moins, il a montré une certaine constance depuis que la
question a été présentée à la Chambre.
Dire à un homme
qu'il a eu de la constance, ce n'est pas lui faire un grand compliment;
mais si petit qu'il soit, je l'offre à mon honorable ami parce qu'après
tout c'est bien quelque chose, si l'on tient compte du milieu dans
lequel il se trouve, car rien n'a été plus remarquable que les
changements d'opinion de ses amis, changements qui se sont produits
pour ainsi dire avec la rapidité de l'éclair.
Mais comment
m'exprimerai-je au sujet de l'amendement de mon honorable ami le leader
de l'opposition? Tout ce que je puis en dire c'est qu'il clot le
dernier chapitre de l'histoire des variations de mon honorable ami sur
cette question. Je pourrais énumérer les nombreuses culbutes exécutées
par mon honorable ami sur cette question depuis qu'elle est venue pour
la première fois devant la Chambre, mais je n'en ferai rien, pour la
même raison qui m'a été donnée l'an dernier dans la ville de Melville,
quand je demandais pourquoi on n'avait pas compté les maisons. Il
s'agit d'une nouvelle ville qui a poussé depuis deux ans sur la ligne
du Transcontinental. Elle a une population évaluée aujourd'hui à 500
habitants, trois banques, quatre églises et une grande école avec
quatre professeurs. A un de ces entreprenants citoyens que j'ai
rencontré là-bas, un de ces nouveaux colons, de ces types
caractéristiques des hommes de l'Ouest qui portera toujours au-dedans
d'eux-mêmes un espoir éternel, je demandais combien il y avait de
maisons dans la ville de Melville. Il me répondit: "Je ne pourrais vous
dire, monsieur; nous ne les avons jamais comptées, car, si nous nous
mettions à faire ce dénombrement, au moment où nous l'aurions terminé,
il y aurait tant de constructions nouvelles que notre compte serait
inexact". C'est pour le même motif que je ne compte pas les pirouettes
faites par mon honorable ami le chef de l'opposition; je ne voudrais
pas entreprendre une pareille tâche.
Peut-être pourrais-je
simplement effleurer rapidement le sujet et montrer à quel degré
d'inconséquence peut atteindre un grand parti qui a soif du pouvoir.
Cette question qui est revenue encore une fois devant nous, qui a
occupé une grande partie de la dernière session, a été présentée pour
la première fois sous sa forme complète durant la session de 1909, à
propos d'une motion faite par mon honorable ami de Toronto-nord (M.
Foster). La motion a été citée plus d'une fois, mais comme elle for-me la base de la question que nous discutons en ce moment elle vaut la peine d'être répétée. Mon honorable ami a proposé que :
La
Chambre est d'avis que, vu ses ressources abondantes et variées, sa
situation géographique, et obéissant à ce sentiment de fierté nationale
et de confiance en ses propres forces qui doit animer un peuple fort et
progressif, le Canada ne devrait pas retarder plus longtemps à prendre
sa juste part de responsabilité et de dépenses pour assurer
convenablement la protection de ses côtes de ses grands ports maritimes.
Retenez
bien les, termes : "Le Canada ne devrait pas retarder plus longtemps".
Pendant un long espace de temps cette question est restée en suspens
devant la Chambre.
Le projet d'une marine canadienne
destinée à protéger nos côtes et notre commerce a plus d'une fois
attiré l'attention de la Chambre. Il a été discuté dans de nombreuses
assemblées publiques et dans d'innombrables articles de journaux, par
conséquent, mon honorable ami de Toronto-nord (M. Foster) suivait
simplement la direction de l'opinion publique en le soumettant à la
discussion de la Chambre. Quand, enfin, il a développé sa résolution,
elle n'a été accueillie par aucun commentaire hostile, mais au
contraire elle a été acceptée par tout le monde. Aucune voix de
dissentiment ne s'est élevée, pas même la voix de l'honorable député de
Jacques-Cartier (M. Monk) qui assistait à la séance, qui a entendu la
discussion, mais qui n'a pas pu mettre son courage à la hauteur de la
situation et s'opposer à la résolution. Mon honorable ami nous a dit
plus tard qu'il avait quitté la Chambre et n'était pas présent au
moment du vote. Qu'il ait quitté la Chambre pour esquiver le vote ou
pour un motif plus louable cela n'a pas d'importance, car, en ce
moment-là, tout le monde était d'accord dans cette Chambre sur la
proposition, et je dois dire que nul n'était plus enthousiaste pour
l'appuyer que mon honorable ami le chef du parti conservateur. Il
n'était pas satisfait de la résolution, mais il désirait qu'on se mît à
l'oeuvre immédiatement. J'étais moi méme en faveur de la motion, mais
je pensais que les termes étaient un peu vagues et je crois qu'il était
de mon devoir de la rédiger sous une forme plus concrète. Je présentai
un amendement, que je ne citerai pas entièrement, mais il y a un
paragraphe qui renferme l'essence même de toute la question et dont je
donnerai lecture à la Chambre :
La Chambre
approuvera cordialement toute dépense nécessaire destinée à favoriser
l'organisation d'un service naval canadien, en coopération et relation
intimes avec la marine impériale dans le sens indiqué par l'amirauté,
lors de la dernière conférence impériale, et en complet accord avec
l'idée que la suprématie navale est essentielle à la protection effective du commerce, au salut de l'empire et au maintien de la paix universelle.
Mon
honorable ami acceptait ce paragraphe, pas un mot ne devait en être
retranché, mais le seul reproche qu'il faisait était que le langage
n'était pas assez défini. Il n'était pas satisfait de nous voir prendre
des dispositions pour l'organisation d'un service naval, il insistait
pour que l'organisation se fasse immédiatement. On ne devait perdre ni
un jour ni une heure et, pour tenir compte de son avis, nous avons
inséré le mot "rapide". Il n'était pas question alors de consulter les
électeurs, d'avoir un plébiscite ou des élections générales et
d'inviter le peuple à nous dire ce que mous devions faire. Mon
honorable ami ne voulait pas que nous attendions un instant pour
prendre le temps de consulter personne, mais il insistait pour que nous
nous mettions à l'oeuvre immédiatement. Il était dans cette disposition
d'esprit quand la session se termina. Après la session, il se rendit en
Angleterre où il présenta aux électeurs anglais la motion qui avait été
adoptée par le Parlement sur la nécessité de l'organisation immédiate
d'un service naval canadien. Après son voyage en Angleterre et presque
le jour même de son arrivée à Halifax, il parla encore sur le même
sujet et de la même manière qu'il l'avait fait auparavant, en faisant
le tableau de tous les avantages que retireraient le pays en général,
la Nouvelle-Ecosse et Halifax en particulier, de l'organisation d'une
marine canadienne. Le 14 octobre, mon honorable ami parla en ces termes
à Halifax:
Un principe directeur devrait au moins prédominer, je veuf
dire que toute disposition prise pour notre défense navale devrait
tenir compte de nos matières premières de notre main-d'oeuvre et de
l'habileté manuelle de notre population. Sous ce rapport ne nous est-il
pas permis d'espérer que cela donnera un stimulant et un encouragement
à l'industrie de la construction des navires qui a décliné depuis
longtemps au Canada? Aujourd'hui l'occasion est belle pour la
Nouvelle-Ecosse. La Providence a doté cette province des matériaux, des
hommes et de la situation maritime qui sont essentiels pour faire
aboutir un projet de défense navale et de protection.
Il
n'y avait dans ces paroles aucune indication que nous devions consulter
le peuple. La Providence elle-même avait décidé que la marine était
dans l'intérêt de la Nouvelle-Ecosse.
Mais en débarquant à
Halifax, l'honorable député apprit que certains de ses amis dont je
vois quelques-uns devant moi, en ce moment, avaient prononcé des
discours en contradiction directe avec l'attitude qu'ils avaient prise
le 29 mars 1909.
Il est de notoriété publique que plusieurs
membres de l'opposition, après avoir voté en faveur de la résolution
que j'ai proposée comme amendement à celle de l'honorable député de Toronto-nord
(M. Foster), pendant la session de 1909 -- j'excepte naturellement
l'honorable député de Jacques-Cartier (M. Monk) qui n'a pas voté --
sont allés prononcer des discours contre cette politique dans diverses
parties du pays.
L'honorable
chef de l'opposition suit de trop près les affaires politiques de ce
pays, pour n'avoir pas pris connaissance de ces discours et je ne crois
pas faire une supposition risquée en disant que plusieurs de ces
députés sont allés lui expliquer qu'il était possible de causer des
ennuis au Gouvernement au sujet de cette politique et qu'il ferait bien
de retirer l'appui qu'il lui avait donné.
Notre mère Eve ne
fut tentée que par un seul; j'ignore combien mon honorable ami eut de
tentateurs, mais il s'est montré un vrai descendant de notre mère
commune. Il succomba à la tentation. Je présume qu'il éprouva quelque
difficulté à préparer le terrain de son évolution et ne trouva pas
facilement un prétexte pour répudier une politique qu'il avait
approuvée quelques mois plus tôt. Ce prétexte lui fut fourni par la
motion de l'honorable député de Jacques-Cartier, demandant un appel au
peuple. Cette motion, telle que rédigée, n'était pas facile à avaler,
mais mon honorable ami se montra à la hauteur de la situation. Il fit
sienne l'idée d'en appeler au peuple avant de faire adopter cette
politique, mais pour mieux avaler la pilule, il la dora d'un côté avec
une proposition déclarant la politique du Gouvernement mal avisée et
dangereuse, et de l'autre, avec une proposition demandant l'envoi en
Angleterre du prix de deux dreadnoughts, soit $25,000,000, en attendant
le résultat de la consultation populaire. Ayant ainsi assaisonné la
proposition de l'honorable député de Jacques-Cartier, il l'avala sans
la moindre hésitation et avala, du même coup, les convictions et les
principes qu'il affichait quelques mois auparavant.
Il
présenta sa motion qui ne fut pas acceptée. L'honorable député de
Jacques-Cartier présenta aussi la sienne qui fut également rejetée et
le bill fut adopté. Conformément aux usages parlementaires, la question
était définitivement réglée sous le rapport législatif. Mais il ne
s'ensuivait pas que toute opposition à cette politique devait cesser.
La lutte pouvait continuer sur ce terrain.
L'opposition avait
parfaitement le droit de combattre cette politique par tous les moyens
qui lui sembleraient bons. L'honorable chef de l'opposition qui est, de
l'aveu de tous, un parlementaire avisé, avait parfaitement saisi la
situation.
Au commencement de la session, lorsqu'il prit la
parole sur l'adresse, il nous rappela les conseils amicaux qu'il nous
avait donnés l'année précédente, et que nous n'avons pas suivis; mais il n'alla pas au delà; il ne proposa aucun
amendement. Mais, immédiatement après se levait l'honorable député de
Jacques-Cartier (M. Monk) l'apôtre de la stagnation et de la négation,
pour proposer un amendement qui est, je le répète, semblable à celui
qu'il a déjà proposé. Il est ainsi conçu:
Cette
Chambre regrette que le discours du trône n'indique en aucune manière
que le Gouvernement ait l'intention de consulter le peuple au sujet de
sa politique navale et de la question générale de la contribution du
Canada aux armements de l'empire.
J'ignore si la
chose est vraie, et les honorables membres de l'opposition pourront me
renseigner sur ce point, mais on me dit que lorsque cet amendement fut
proposé une sensation de malaise se manifesta dans les rangs de nos
honorables adversaires.
L'an dernier une semblable
proposition, faite par l'honorable député de Jacques-Cartier, avait
réuni un certain nombre de voix, non seulement parmi les nationalistes,
mais aussi parmi les conservateurs, -- les vrais. On m'a aussi
rapporté qu'immédiatement après le dépôt de cet amendement, on fit
savoir à l'honorable chef de l'opposition que si un sous-amendement
n'était pas présenté, un bon nombre d'oppositionnistes voteraient avec
l'honorable député de Jacques-Cartier, comme l'an dernier. Cela
n'aurait pas fait l'affaire de l'honorable chef de l'opposition et de
ses amis qui ne veulent pas être soupçonnés d'une alliance avec les
nationalistes. C'est pourquoi mon honorable ami imagina un autre
amendement, assez semblable à celui de l'honorable député de
Jacques-Cartier, mais un peu édulcoré pour le rendre plus acceptable.
Voici en quels termes l'honorables chef de l'opposition propose son
amendement :
Nous désirons assurer Votre Excellence de l'attachement
inaltérable du peuple canadien à la couronne britannique, de son désir
et de son intention d'accomplir toutes les justes obligations qui
incombent à ce pays en qualité de l'une des nations de l'empire.
Toutefois, nous croyons devoir exprimer notre regret que le discours
gracieux de Votre Excellence n'indique aucunement que las aviseurs de
Votre Excellence aient l'intention de consulter le peuple sur la
politique navale du Canada.
Entre l'amendement de l'honorable député de Jacques-Cartier et celui
de l'honorable chef de l'opposition, il n'y a guère de différence; il y
en a assez cependant, pour indiquer la ligne de démarcation et
permettre aux conservateurs de dire qu'ils n'ont rien de commun avec
les nationalistes.
Mon honorable ami (M. R. L. Borden) a déclaré à plusieurs reprises
et l'honorable député de Grey-nord (M. Middlebro) vient de répéter,
pour que la chose soit connue et répandue, qu'il n'existe aucune alliance entre l'opposition de Sa
Majesté, le parti des loyalistes au Canada et les nationalistes.
Personne n'a jamais cru ou prétendu, personne même n'a jamais soupçonné
qu'entre l'honorable chef de l'opposition et ses amis d'une part, et
l'honorable député de Jacques-Cartier et ses amis, d'autre part, un
traité d'alliance avait été régulièrement signé par les
plénipotentiaires avec toutes les formalités protocolaires. Personne ne
le suppose; d'ailleurs, la chose est inutile; un simple clignement
d'oeil suffit.
Dorénavant, la politique navale du Gouvernement
qui, je l'ai cru à un moment donné, devait réunir les suffrages de tous
les Canadiens -- je regrette de m'être trompé et d'avoir trop présumé
du patriotisme des honorables membres de la gauche -- sera combattue
dans la province de Québec et dans les autres provinces au nom d'un
principe unique, celui de l'appel au peuple.
Dans la province
de Québec on lui reprochera, comme l'ont déjà fait l'honorable député
de Jacques-Cartier et ses amis, d'être impérialiste; dans Ontario et
les autres provinces de langue anglaise on la qualifiera de politique
séparatiste. Le Gouvernement sera assailli à droite; il sera assailli à
gauche; mais tous ces assauts n'auront qu'un but -- amener la chute
du Gouvernement. Il n'y aura pas de traité d'alliance; il n'y en a pas.
Mais si cette tactique réussissait, et si le Gouvernement venait à être
renversé on verrait les deux factions oppositionnistes se sauter au
cou, s'embrasser, se livrer aux plus joyeuses manifestations et se
féliciter mutuellement d'avoir enfin atteint leur but. Ce serait un
joyeux moment, mais il ne tarderait pas à faire place à une jolie rixe,
car il faudrait procéder au partage des dépouilles, former un
Gouvernement, s'entendre sur une politique et décider si le lion tory
doit avaler le mouton nationaliste, ou si c'est l'agneau nationaliste
qui doit dévorer le lion tory.
L'honorable chef de
l'opposition commence déjà à ressentir les premières atteintes du
châtiment qui l'attend. On en voit des indices dans le ton modifié de
la presse nationaliste à son égard. Je lui dois cette justice de dire
que jusqu'à présent il a eu l'honneur des insultes de la presse
nationaliste; à l'avenir il devra subir les éloges de cette même presse.
Telle
est la situation à laquelle nous avons à faire face présentement. Or,
examinons un peu les deux amendements dont la Chambre se trouve saisie.
Ils sont la conclusion impotente et boiteuse du langage violent dont on
s'est servi dans la province de Québec et ailleurs pour attaquer notre
politique. Si la solidité, la sagesse, l'opportunité de cette politique
avaient besoin d'être démontrées, on trou-verait toutes les preuves nécessaires dans la futilité des amendements qui nous sont soumis.
Si
l’honorable député de Jacques-Cartier était sincèrement convaincu que
cette politique est un acheminement à la conscription, qu'elle aura
pour effet d'arracher les enfants aux bras de leurs mères, de les
envoyer sur toutes les mers du globe se faire ouvrir les entrailles par
les bombes allemandes, se faire tuer par les boulets russes ou
japonais, se contenterait-il de demander à la Chambre de soumettre
cette monstrueuse politique au peuple? Non; il dirait : A bas cette
politique; nous la combattons de toutes nos forces; nous ne nous y
soumettrons jamais.
Si l'honorable chef de l'opposition était
réellement convaincu, comme lui et ses amis l'ont déclaré ici et
ailleurs, que cette politique est non seulement mal avisée, mais aussi
dangereuse, qu'elle est un premier pas vers la séparation, lui et ses
amis se borneraient-ils à demander qu'elle soit soumise à l'approbation
du peuple? Ne les verrait-on pas plutôt dénoncer cette politique et la
combattre par tous les moyens?
L'honorable député de Grey-est
(M. Sproule) dans un discours très modéré, par la forme et que j'ai
suivi avec beaucoup d'intérêt, a fait l'énumération des fautes commises
par ce Gouvernement -- et à l'en croire, la liste en est longue. Il
nous reproche, entre autre chose, un projet de chemin de fer au Yukon,
en 1898. Mais il a oublié de nous dire que son parti ne nous a pas
demandé de soumettre cette question au peuple; au contraire,
l'opposition a combattu le projet et a réussi à le faire échouer au
Sénat.
Lorsqu'en 1903, nous avons déposé un projet concernant
la construction du chemin de fer transcontinental, bien que cette
question n'eût jamais été discutée devant les électeurs, l'opposition
ne s'est pas contentée de dire que le projet devait être soumis au
peuple. L'honorable député et ses amis ont combattu le projet dès le
commencement; ils se sont opposés à la construction du chemin de fer
dès le premier jour.
Les amendements dont j'ai donné lecture
il y a un instant et par lesquels on demande que la question de la
marine soit soumise au peuple, avant que le Gouvernement aille plus
loin, est un simple subterfuge imaginé pour permettre à l'opposition et
se dérober aux responsabilités.
Les honorables députés de la
gauche savent parfaitement que si dans certaines parties du pays il
existe un sentiment hostile à cette politique, provenant de ce que
cette politique n'est pas aussi bien comprise qu'elle le sera dans
quelques années; par contre il y a aussi certaines parties du pays,
parmi les plus éclairées, où cette politique est favorablement
accueillie, et c'est pour cette raison, n'osant l'attaquer directement, ils ont recours à
ce moyen détourné d'un appel au peuple, afin de pouvoir ensuite se
former une opinion, non d'après leur conscience, mais d'après le
verdict des électeurs.
Les membres de la gauche -- je le
sais par l'expérience du passé -- n'entretiennent pas l'opinion que
je professe sur l'autonomie des jeunes nations de l'empire britannique.
Je me rappelle que mon honorable ami de Toronto-nord (M. Foster) a
déclaré dans une circonstance antérieure, que nous avions trop entendu
parler d'autonomie en cette Chambre. J'ai constaté que l'on faisait
cette observation en dehors de cette enceinte; on estimait que nous
nous préoccupions trop de cette question d'autonomie. Je réponds à
l'honorable député de Toronto en me plaçant au point de vue du principe
qui sert de base essentielle à tout l'empire britannique en invoquant,
dis-je, ce principe, qui seul peut maintenir cet empire, j'ai nommé
l'autonomie de toutes les parties qui composent l'empire. Lorsque les
premiers partisans de la réforme au Canada ont demandé pour ce pays le
privilège d'un gouvernement responsable ils recherchaient encore mieux
que tout ce qu'ils pouvaient connaître alors. Ce sont eux qui ont jeté
les fondements sur lesquels repose l'empire britannique. Qu'on se fasse
une idée si possible, de ce que serait aujourd'hui l'état de choses au
Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Sud-africain, si toutes
ces colonies eussent continué à être gouvernées, comme elles l'étaient
auparavant, par le bureau de Downing-street sous la direction d'un
gouvernement central. Se trouve-t-il quelqu'un pour croire que le
Canada, soumis à ce système, aurait atteint la position qu'il occupe
maintenant, lui qui embrasse tout un continent, qui compte une
population de 8,000,000 d'âmes, un revenu de $100,000,000 avec un
commerce de $700,000,000 et plus, qu'habite une population de
différentes nationalités, qui vivent heureuses et satisfaites? Quel est
celui qui peut croire que l'Australie aurait atteint la position où
elle se trouve aujourd'hui, tout en montrant de jour en jour plus
d'énergie et plus de force, au point de devenir la nation dirigeante de
l'océan Pacifique méridional, n'eût été la jouissance de son autonomie?
Où est celui qui osera affirmer que la Nouvelle-Zélande eût progressé
au point de devenir un sujet d'admiration pour l'univers entier depuis
qu'elle jouit de cette constitution que lui a accordée la
Grande-Bretagne? Qui pourrait donc ignorer la plus grande merveille
jamais réalisée dans l'empire britannique -- cette confédération des
colonies du Sudafricain, entreprise réalisée avec tant de succès?
Telles sont les bases sur lesquelles s'appuie l'empire britannique. Chaque nation qui le compose -- et j'espère qu'en disant cela, je ne froisse pas
mon honorable ami de Victoria-et-Haliburton (M. S. Hughes) qui, je le
constate, trouve toujours à redire chaque fois que nous parlons du
Canada comme étant une nation mais qui, j'en suis sûr, n'aura plus
occasion de maugréer à ce propos, étant donné le texte de la
contreproposition de l'honorable leader de la gauche dans laquelle il
se sert de cette expression même :
Nous désirons
assurer Votre Excellence de l'attachement inaltérable du peuple
canadien à la couronne britannique, de son désir et de son intention
d'accomplir toutes les justes obligations qui incombent à ce pays en
qualité de l'une des nations de l'empire.
Mon
honorable ami se trouve corrigé, non pas par moi, mais par une autorité
dont il ne saurait nier la compétence; il reconnaîtra donc que nous
formons une nation.
M.S. HUGHES: Dans l'empire.
Sir
WILFRID LAURIER: Précisément, et je ne dis pas le contraire. Nous
sommes une nation dans l'empire et ce dernier comprend aujourd'hui une
réunion brillante de jeunes peuples. Mon honorable ami reconnaîtra
qu'il est du devoir d'une nation libre d'organiser sa défense. Nul en
cette enceinte ne saurait réfuter ce sentiment, du moins en paroles, si
on peut en faire fi dans la pratique. Il incombe à un peuple jeune et
libre d'organiser sa propre défense. Telle fut toujours l'attitude
prise depuis des années et des années par les hommes d'Etat anglais
avec le plein assentiment des hommes d'État canadiens. Dès que la
Confédération fut adoptée en 1867, les autorités britanniques nous ont
imposé l'obligation de défendre le Canada, notre propre pays, et cette
entente fut acceptée par sir John Macdonald, par sir George Étienne
Cartier et par tous les hommes politiques d'alors, comme constituant
une obligation qui nous incombait naturellement. Dès les premières
années du dix-neuvième siècle, la Grande-Bretagne avait assumé la
défense du Canada. Elle avait construit des fortifications à Halifax
et, plus tard, lorsque la Colombie-Britannique accepta le pacte
fédératif, l'Angleterre établit une station navale à Esquimault et une
autre à Halifax. Mais la Grande-Bretagne nous imposa l'obligation de
pourvoir à notre propre défense afin de soulager le contribuable
britannique de cette obligation d'acquitter lui-même le coût de la
défense du Canada. Nous avons accepté cette obligation; nous avons pris
charge des garnisons de Québec, d'Halifax et d'Esquimault.
La Grande-Bretagne rappela alors ses navires de guerre et il ne nous
reste plus qu'à accomplir la tâche de la mère-patrie, c'est-à-dire
d'entretenir une réserve navale à Halifax et à Esquimault. Quelqu'un
voudrait-il me dire que ces fortifications cons-truités par la Grande-Bretagne à Québec et à Halifax devraient
rester inoccupées pour tomber définitivement en ruines? N'est-il pas
aussi nécessaire aujourd'hui d'organiser notre défense tout autant
qu'il importait alors de le faire? Quel est celui qui viendra affirmer
que ces stations navales d'Halifax et d'Esquimault doivent rester
désertes et sans défenseurs? Monsieur l'Orateur, quelle que soit
l'opinion des honorables membres de la gauche, j'affirme que notre
politique est basée sur cette idée qu'il est de notre devoir de
remplacer par des troupes canadiennes et des marins canadiens, les
troupes et les marins anglais que la mère-patrie a rappelés du Canada.
Je demanderais à l'honorable représentant de Toronto-nord (M. Foster)
si ce n'était pas là précisément ce qu'il avait en vue lorsqu'il
déclarait, il y a déjà quelques années, que l'heure était arrivée pour
le Canada de ne plus retarder d'assumer sa juste part de la
responsabilité et du fardeau, au point de vue financier, qu'il fallait
supporter en vue de protéger efficacement notre littoral et nos grands
ports maritimes. Pourtant, monsieur l'Orateur, il y a plus. J'ai fait
allusion à tout cela i1 y a deux ou trois jours, lors du débat sur
l'adresse en réponse au discours du trône.
J'ai rappelé à la
Chambre que dans les régions du nord et de l'ouest notre population
s'accroît sans cesse. Nous faisons construire à l'intérieur du
territoire et sur les rives de la baie d'Hudson une voie ferrée dont le
terminus se trouvera à 600 ou 700, ou même 800 milles d'Halifax, pour
le moins. Nous faisons construire un chemin du fer transcontinental
dont le terminus se trouvera à une distance d'au moins 600 milles
d'Esquimault. Qui donc viendra me dire que l'on peut laisser ces
stations isolées sans protection aucune? Quel que soit le verdict ou le
sentiment qui se peut formuler sous l'empire de l'excitation ou de la
passion, mes honorables amis de la gauche en viendront à la conclusion,
quand ils se seront calmés, qu'il faut protéger ces rives lointaines au
moyen de fortifications ou de navires de guerre. Puisque cela doit
être, que c'est un devoir à remplir, il ne peut être rempli que par
l'une ou l'autre des parties : par l'Angleterre ou par le Canada, et ce
devoir, nous disons qu'il incombe -- au Canada. Telle est ma réponse
à l'amendement de l'honorable député de Jacques-Cartier (M. Monk) et au
sous-amendement déposé par l'honorable chef de l'opposition (M. R. L.
Borden).
Qu'on me permette d'aller plus loin encore et, si
c'est possible, de discuter jusqu'en ses moindres détails la question
qui nous occupe en ce moment. Ne perdons pas les faits de vue et, si
c'est possible, discutons la question en l'absence de tout préjugé, en
nous inspirant de notre devoir envers nous-mêmes, en tant que nation; et envers la Grande-Bretagne, en tant que partie de l'empire
britannique. Une école a récemment surgi en Angleterre, qui compte un
assez grand nombre de disciples en ce pays, dont le but est d'entraîner
les jeunes nations de l'empire, le Canada notamment, dans le gouffre du
militarisme où l'Angleterre, qui est au nombre des grandes puissances
européennes, se trouve précipitée. Les membres de la droite ont
toujours repoussé cette idée. Nous n'avons jamais cessé d'affirmer que
les conditions de l'Angleterre diffèrent si profondément de celles qui
prévalent au Canada, que l'on ne saurait même, à l'heure actuelle,
songer à pareille éventualité. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve,
mais je compte bien que ce jour-là ne luira jamais. A l'heure actuelle,
on ne doit pas compter que le Canada, jeune nation au sein de laquelle
tout est à édifier, se laissera entraîner dans l'abîme du militarisme
ruineux.
Quant à nos honorables amis de la gauche, ils ne se
sont jamais nettement prononcés sur cette question; l'idée a toujours
eu l'air de les séduire, et, dans la mesure qu'ils ont pu, ils s'y sont
montrés favorables. Cette question fut formellement posée à notre
Gouvernement à la conférence de 1902, alors qu'on nous demanda en
termes précis de pourvoir à l'équipement et au maintien d'un corps de
troupe pour le service impérial, et de participer à la défense navale
au moyen d'une contribution annuelle. Je m'abstiendrai d'extraire de
longues citations des livres que l'on a publiés à ce sujet, aimant
mieux me reporter au résumé que l'honorable député de Toronto-nord (M.
Foster) a fait l'an dernier des délibérations de la conférence de 1902,
travail dont je le complimentai dans le temps. je m'y reporterai donc
parce qu'il donne une très juste idée de ce qui s'est passé à la
conférence. Je rappellerai, m'en rapportant aux paroles mêmes de mon
honorable ami de Toronto-nord, la proposition que nous fit le ministre
de la Guerre et que je signale à l'attention des membres de la gauche.
Parlant de la conférence de 1902, mon honorable ami disait donc :
Le
secrétaire d'Etat pour la guerre et M. Veldon ont conseillé une réserve
impériale, c'est-à-dire, un corps spécial de troupes, reservé pour le
service impérial, et qui serait tenu en disponibilité dans chaque
colonie, pour le jour ou on en aurait besoin. La colonie du Cap et le
Natal se rangèrent à cet avis; le Canada et l'Australie ont préféré
retenir l'enseignement et l'entraînement de toute la troupe, laissant
aux colonies de décider en quoi consistera l'aide à donner en cas de
nécessité. Le Canada et l'Australie donnaient comme raison que ce
système éviterait toute jalousie que pourrait provoquer l'exitence de
deux sortes de milices, l'une destinée à un service spécial et
constituant une réserve et l'autre, la milice générale du Canada, qui
ne viendrait qu'au second rang.
Je ne suis pas prêt à dire que le Canada et l'Australie
n'avaient pas raison sur ce point. Pour le moment, je me borne à faire
un exposé de la question, sans commentaires.
Au dire
de l'honorable député de Toronto-nord, la proposition qu'on nous
faisait la tendait principalement à nous amener à équiper un corps
spécial de troupes et à le mettre sous 1es ordres du ministre de la
Guerre, pour les fins de l'empire. Voici en quels termes s'exprimait
l'honorable député au sujet de la proposition qui nous fut soumise
relativement à la défense navale :
Le premier lord de
l'amirauté qui était alors, je crois, le très hou. comte de Selborne,
donna lecture d'une étude qui fut offerte à la conférence. Le plan
général de ce travail est que, dans la préparation de la défense, la
meilleure défense est celle qui est en état de prendre l'offensive
quand des circonstances critiques se présentent et pelle qui ne réclame
pas seulement une contribution en argent mais en hommes; il aurait
voulu voir chaque colonie représentée dans la flotte avec des navires
et des marins de cette colonie. Il pensait qu'en temps de paix la
subvention serait chose facile, mais dans tout le cours de son étude il
soutint sans broncher la nécessité d'une seule direction absolue dans
le cas de guerre ou dans un cas de danger.
A
ce propos il y eut quelques discussions mais elles ne furent pas très
importantes et on décida qua chaque colonie aurait sa conférence
particulière et qu'ensuite un rapport serait fait à la conférence sur
ce qui avait été décidé.
Il ajoute que le Canada
n'agréait ni l'une ni l'autre de ces deux propositions, et je dois
répéter que nous ne les avons pas acceptées et que nous avons fait
connaître ce qui, à notre avis, devait être notre ligne de conduite. Il
en a souvent été question, mais il est permis de revenir sur ce sujet.
Il est bon que je déclare ce que nous avons fait dans cette
circonstance, quelle ligne de conduite nous avons approuvée, nous avons
dévoilée, ligne de conduite qui, depuis lors et pendant les huit
dernières années, a été soumise à la population canadienne. Nous avons
déclaré que :
Les ministres canadiens regrettent de
n'avoir pu se rendre aux conseils de lord Selborne au sujet de la
marine et de M. St. John Broderick au sujet de l'armée. Les ministres
désirent faire observer que leurs objections se sont élevées, non pas
tant au sujet des dépenses qui en découlent, que de la croyance que
l'acceptation de ces propositions comporterait un important abandon des
principes du gouvernement colonial. Le Canada apprécie hautement la
mesure d'indépendance locale qui lui a été accordée de temps à autre
par les autorités impériales et qui a produit des résultats
remarquables au double point de vue du progrès matériel du pays et du
raffermissement des liens qui le rattachent à la
mère patrie...
Actuellement les dépenses du Canada pour le service de la défense sont limitées au côté militaire. Mais le ministère est disposé à tenir compte également d'un système de défense navale.
Sur le littoral canadien, ou [Sic -- i.e. "on"]trouve
en grand nombre des hommes admirablement aptes à constituer une défense
navale et on espère pouvoir, à une date rapprochée, inaugurer un
système d'entraînement qui mettra ces hommes en état de prendre part à
la défense en cas de nécessité.
J'appelle
l'attention de la Chambre sur le fait que nous avons refusé d'assumer
l'attitude qu'on nous demandait de prendre et d'avoir des forces
militaires relevant directement du ministère de la Guerre, et que nous
avons insisté sur le maintien de notre autonomie en cela comme en toute
autre chose.
La même question s'est présentée en 1907 au sujet
d'une motion proposée, par le Dr Smartt, de la Colonie du Cap, motion
que le représentant de Grey-nord a mentionnée il y a un instant. Il est
bon que je cite la motion du Dr Smartt, et vous aurez la raison de
notre dissentiment. La motion était ainsi conçue :
Cette
conférence, reconnaissant l'immense importance des services rendus par
la marine pour la défense de l'empire et la protection du commerce, et
l'importance capitale de maintenir la marine dans le meilleur état
d'efficacité, considère qu'il est du devoir des possessions d'outre-mer
de contribuer au maintien de la marine dans la mesure déterminée par
les législatures de ces possessions -- cette contribution devant
prendre la forme d'un don en argent, de l'établissement d'un système de
défense navale ou de tels autres services et de la manière qui seront
décidés après consultation avec l'amirauté et qui seront le plus
d'accord avec les diverses circonstances.
Il y avait
plusieurs raisons qui m'empêchaient, pour ma part, d'accepter cette
proposition, mais l'unique motif qui se rattache au présent débat --
je l'ai mentionné l'autre soir -- c'est qu'elle entraînait
immédiatement cette jeune nation dans l'engrenage de la défense
militaire et navale de la Grande-Bretagne. Aussi pour les
considérations que je mentionnerai plus loin, j'ai cru que cela ne
devait pas avoir lieu. L'an dernier, on s'en souvient, les députés de
la gauche m'ont beaucoup reproché l'attitude que j'ai prise dans cette
circonstance. J'en ai entendu qui disaient que c'était un jour de
tristesse et d'humiliation pour le Canada que celui où le premier
ministre avait refusé d'appuyer de son vote la motion du Dr Smartt.
Quelques VOIX: Très bien, très bien.
Sir
WILFRID LAURIER: Les membres de l'opposition se réjouissent trop vite,
et je leur dirai pourquoi dans un instant. Les reproches qu'on
m'adressait ne m'ont pas troublé parce que j'avais conscience d'avoir
raison et que je savais qu'un jour viendrait où mon attitude serait
justifiée même sur le parquet de la Chambre. Ce jour a lui; il a lui plus tôt
que je ne m'y attendais, il a lui lorsque le chef de l'opposition a
proposé sa motion et prononcé son discours.
Je dois de la
reconnaissance à mon honorable ami qui a adopté les idées que
j'énonçais dans cette circonstance et que j'affirme de nouveau
aujourd'hui. Je ne crois pas devoir le remercier de ses bonnes
intentions; à mon avis, il n'en a pas eues, mais je lui exprime ma plus
profonde gratitude pour sa conduite et je citerai ses propres paroles,
et je lui signalerai pourquoi je lui dois de la reconnaissance et de
quelle manière il a adopté la politique même que j'ai prônée en 1902 et
en 1907.
En proposant sa motion, il a fait une hypothèse
bien naturelle de sa part, car il parlait de ce qu'il ferait s'il était
au pouvoir. Il y pense depuis longtemps, je le sais, et il sera
peut-être obligé d'y penser encore pendant quelque temps; mais en tout
cas, il est légitime de sa part de passer en revue ces grands problèmes
publics comme s'il était au pouvoir et s'il avait les obligations qui
reposent aujourd'hui sur mes faibles épaules. L'honorable député (M. R.
L. Borden) disait :
Quant à moi, il me semble que
notre devoir est tout tracé: si elle en prend les moyens,
l'administration saura si les circonstances dans lesquelles se trouve
en ce moment l'empire sont graves ou non en ce qui a trait à la défense
navale. Si nous étions au pouvoir, nous nous efforcerions d'obtenir sur
cette question une réponse simple et claire et si cette réponse, basée
sur le rapport du gouvernement de la mère-patrie et des experts de
l'amirauté, comportait, comme je le pense, la nécessité d'une action
prompte et effective de la part de ce pays, je demanderais au Parlement
de voter l'aide que les circonstances commanderaient et, faute par le
Parlement d'y consentir, je m'adresserais au peuple.
Nobles
sentiments. Je n'ai pas un mot de blâme à porter; sentiments sages,
politique sage. Est-ce que mon honorable ami le chef de l'opposition ne
nous dit pas ici en autant de mots que s'il avait été au pouvoir, il ne
serait pas empressé à offrir deux dreadnoughts comme il le voulait
l'année dernière. Le moment est maintenant arrivé pour mes honorables
amis de l'autre côté de la Chambre d'applaudir. L'année dernière, mon
honorable ami le chef de l'opposition, n'étant pas renseigné, ne
connaissant aucunement l'état des affaires, voulait en toute hâte que
le Parlément votât $25,000,000 pour l'achat de dreadnoughts en cas de
guerre. Mon honorable ami ne savait pas s'il y avait danger de guerre
ou non mais tout de même il voulait offrir des dreadnoughts et ses amis
le suivirent. Mais aujourd'hui le chef de l'opposition dit à ses mêmes
amis qu'ils n'auraient pas dû accepter son avis de l'année dernière, et
qu'il aurait dû lui-même consulter les autorités pour savoir si oui ou non il y avait
danger de guerre. Pour nous, nous savions qu'il n'y avait pas apparence
de guerre et conséquemment nous avons voté contre la contribution que
proposait d'offrir mon honorable ami. Le chef de l'opposition est
certainement dur envers ses amis en se conduisant de cette façon, mais
cela ne me regarde pas. Parlant sur la question générale de politique
navale le chef de l'opposition disait :
Je crois que
la question de la coopération du Canada à la défense impériale sur une
base permanente comporte une étude très grande et très profonde. Si le
Canada et les autres nations qui composent l'empire doivent prendre
part comme telles à la défense de tout l'empire, cela veut-il dire que
nous, en contribuant à la défense de l'empire n'aurons absolument,
comme citoyens de ce pays, aucune voix délibérative dans les conseils
de l'empire lorsqu'il s'agira de décider des questions de paix et de
guerre?
Nobles sentiments, encore une fois, sages
conseils aussi. Lorsque j'étais à Londres en 1902 représentant
humblement et du mieux que je pouvais le Canada, mon pays; et lorsque
l'on nous demanda de nous lancer dans cet armement impérial, j'ai eu la
même pensée que mon honorable ami le chef de l'opposition :
La
question de la coopération du Canada dans la défense impériale sur une
base permanente comportait une étude très grande et très profonde.
Et
il m'est venu aussi à la pensée que nous ne devrions pas contribuer à
la défense de tout l'empire, lorsque nous, comme citoyens de ce pays,
nous n'avions absolument aucune voix dans les conseils de l'empire sur
les questions de paix ou de guerre dans l'empire; pour me servir encore
une fois des paroles mêmes du chef de l'opposition. C'est exactement ce
que j'ai fait, et c'est le moment où pour mes honorables amis de la
gauche d'applaudir. Je suis heureux de pouvoir dire que sur cette
question même si j'avais besoin de défendre ma conduite, mais je n'en
sens pas le besoin -- je trouverais ma défense dans les paroles mêmes
qui sont tombées des lèvres du chef de l'opposition et dans les
circonstances présentes, il n'est pas désirable que le Canada se mêle
aux armements de l'empire, mais que nous devons demeurer ferme dans
notre politique de rester maîtres dans notre propre maison, d'avoir une
politique qui convienne à nos fins propres et de laisser au Parlement
canadien, au Gouvernement du Canada et au peuple la liberté de dire si
l'on devrait prendre part à ces guerres au sujet desquelles nous
n'aurons pas été consultés s'ils le jugent à propos. Telle est, la
politique qu'ils ont présentée.
Je n'ai pas pour habitude
d'offrir de sages conseils à mes amis de l'autre côté de la Chambre
mais on me permettra peut être de donner lecture aujourd'hui d'un con-seil qui a été offert par un de leurs meilleurs amis au Canada. S'il
y a un journal aujourd'hui dans le Canada qui se distingue par une
discussion modérée des affaires publiques, c'est bien la "Gazette" de
Montréal. Ce journal n'appuie pas notre parti; il est un des plus
fermes piliers du parti conservateur, mais il a toujours évité les
questions publiques sans craindre personne et au point le vue seulement
de la saine raison. Voici ce que je lis dans un article qui a été
publié dans la "Gazette" de Montréal; il y a quelques jours :
Au
sujet de la marine ou d'un commencement de marine la question est bien
simple. Pourvoir à la protection d'un pays est une nécessité à laquelle
on ne peut se soustraire. Il faudra toujours y arriver et payer pour
cette défense, quelles que soient les affiliations politiques du
Canada. Nous devons considérer cela comme un devoir non pas comme une
question de bravade ou de profit politique ou de zèle de parti. Il n'y
a aucune différence de principe entre la défense sur mer et la défense
sur terre. Si l'on oublie ces choses dans les discussions des prochains
mois et qu'une partie importante de l'opposition abandonne les saines
traditions du parti pour se joindre à ce qui paraît être un grand
tapage, on aura perdu alors un belle chance de succès.
Je
vais maintenant fausser compagnie mon honorable ami le chef de
l'opposition, et je vais m'adresser à l'honorable député de
Jacques-Cartier. Dans son discours de l'autre jour, auquel je
n'entreprendrai pas de répondre in toto, parce qu'une très
grande partie ne mérite pas de réponse, voici ce que mon honorable ami
disait parlant de l'élection de Drummond-et-Arthabaska :
Je crois qu'il a été dépensé au moins $50,000 par le parti du très honorable premier ministre.
Ces
paroles se trouvent dans un discours qui est censé sérieux. Quand un
homme occupant la position de l'honorable député de Jacques-Cartier
fait une pareille affirmation, il en dit trop ou il en dit trop peu. Ce
n'est pas assez de dire : "Te crois qu'il a été dépensé une somme de
$50,000 par le parti ministériel". Je pourrais répondre: "Je crois
qu'une somme égale a été dépensée par la parti nationaliste". Si
l'honorable député me demandait sur quoi je me fonde pour faire une
pareille affirmation, je lui répondrais: Sur rien, et il ne pourrait
pas me répondre autre chose de son côté. L'une de ces affirmations
renferme autant de vérité que l'autre. De pareils écarts n'ont pas leur
place dans une discussion sérieuse; et je dois prier la Chambre de me
pardonner d'avoir gaspillé une minute de son temps pour faire allusion
à des assertions aussi vides. Mais voici quelque chose de plus sérieux.
L'honorable député, dans le cours de son réquisitoire, s'est servi ,des
expressions suivantes, de gros mots, et c'est sur quoi je désire
m'arrêter :
D'une part nous avons, comme j'espère être en mesure de le
démontrer à 1 instant, un faux exposé par le premier ministre de notre
attitude et de notre programme dans les circonstances.
Un
faux exposé, ce sont là de gros mots, je me demande s'ils sont tolérés
par le règlement. Mais je n'ai pas signalé le fait à votre attention
dans le temps, monsieur l'Orateur, et je ne me propose pas de le faire
maintenant. J'en ai bien été frappé, au moment où ils ont été
prononcés, mais je tenais à ne rien perdre des déclarations de
l'honorable député. Je lui ai prêté une oreille attentive, car ce
n'était pas la première fois que l'honorable député m'accusait d'avoir
dénaturé les faits en ce qui regarde cette politique navale. Dans
nombre de discours prononcés dans la province de Québec, j'avais relevé
des déclarations semblables. Je tenais à me rendre compte, et jusque-là
il ne m'avait pas été possible de le faire, de ce que l'honorable
député voulait dire en m'accusant de dénaturer certains faits
relativement à la question de la marine, et d'avoir omis de faire
certaines déclarations que j'aurais dû faire. L'honorable député, mais
encore plus que lui le leader du parti dans Québec, a affirmé plus
d'une fois qu'il avait été formé un complot dans ce but entre moi et
Son Excellence le Gouverneur général. Or, monsieur l'Orateur, je vais
aujourd'hui répondre à cette accusation.
Je vois maintenant ce
qu'il entend par là; j'ai lu son discours avec soin. Ce que l'honorable
député veut dire en nous accusant d'avoir induit la Chambre en erreur
et d'avoir caché certaines choses, c'est que le 10 février 1909, il fut
émis un décret en conseil approuvant un projet qui avait été
précédemment rejeté par les ministres canadiens à la conférence de
1908, et qui engageait le Canada à contribuer aux armements militaires
de la Grande-Bretagne; que ce décret en conseil fut passé secrètement,
fut longtemps tenu secret, et notamment lorsque le programme naval du
Gouvernement fut soumis à la Chambre. Afin de ne pas commettre
d'injustice envers l'honorable député, je vais citer le texte même de
son discours et laisser la Chambre juger entre lui et moi dans les
circonstances. La députation saura alors quel poids on doit attacher à
ses déclarations. Après avoir fait allusion à la conférence de 1902 et
à celle de 1907, et après m'avoir décerné en raison de mon attitude
lors de ces deux conférences des éloges qui m'ont presque fait rougir,
disant qu'il approuvait presque tout ce que j'avais fait comme
représentant du Canada, l'honorable député a ajouté ce qui suit :
Je
ne crois pas que durant les élections de 1908 ou à aucune époque --
je parle sujet à correction -- sa conduite à ce sujet ait été l'objet
de critiques. Comment pouvons-nous expliquer l'attitude prise ensuite
par mon très honorable ami? Au cours des négociations, du commencement à
la fin, quelque chose semble être caché. Permettez que j'attire
l'attention de la Chambre sur ce qui s'est passé en 1909. Mon très
honorable ami prétend que tout s'est passé loyalement.
Mais,
en 1909, bien que la question n'ait jamais été soumise à la Chambre ou
au peuple, au moment où nous siégions ici dans le mois de février, un
arrêté du conseil fut adopté et on le trouvera au n° 99 des documents
de la session de 1909:
Réponse à une demande
de copie d'arrêtés du conseil, correspondance, lettres, dépêches,
mémorandums et communications entre le gouvernement impérial et celui
du Canada, relativement à l'organisation d'un état-major général
impérial.
En 1909, le 10 février, après
avoir précédemment, à la conférence de 1907, refusé d'acquiescer à la
proposition du War Office demandant une organisation militaire, quand
la Chambre, je le répète, était en session, quand nous étions prêts à
parler au nom du peuple, l'arrêté du conseil cité dans ces documents
fut adopté pour approuver les projets militaires du War Office et
donner des instructions afin qu'un télégramme conçu en ces termes, soit
envoyé à Londres.
Votre dépêche, Canada, 30,
du 15 janvier. Mes ministres acceptant entièrement les principes posés
dans le mémorandum de l'état major général. Une dépêche fera suite pour
expliquer la position précise du Gouvernement canadien.
Je
veux maintenant demander a la chambre comment il se fait qu'un projet
qui a été établi antérieurement et qui a été rejeté par mon très
honorable ami, peut recevoir la sanction du Gouvernement par un arrêté
du conseil, sans consulter d'aucune façon la Chambre, quand nous sommes
en session le 10 février 1909.
Encore une fois,
monsieur l'Orateur, je dois remercier l'honorable député d'avoir
approuvé sans réserve mon attitude à la conférence de 1907; mais je me
défends du reproche qu'il m'adresse d'avoir renoncé au principe que
j'avais défendu lors de cette conférence. L'honorable député a approuvé
mon attitude lors de cette conférence de 1907, et il a approuvé par
conséquent la teneur de ce projet de résolution adoptée à cette
conférence et dont le texte se trouve dans le livre intitulé "Service
d'état major général de l'Empire".
Cette résolution est comme il suit :
Que
cette conférence fait le plus cordial accueil et donne sa plus entière
approbation à l'exposé des principes généraux contenus dans la
déclaration du secrétaire d'Etat à la guerre, et, sans vouloir engager
aucun des gouvernements représentés, reconnaît et affirme le besoin de
développer pour le service de l'empire dans son ensemble, lequel
étudiera la science militaire dans toutes ses ramifications,
recueillera et communiquera aux divers gouvernements militaires les
renseignements et les informations, s'occupera de l'élaboration de
projets de défense basés sur un principe commun et sans le moins du
monde s'immiscer dans les questions se rattachant au commandement et à l'administration, fera, à la demande des divers
gouvernements, part de ses lumières sur l'instruction, l'éducation et
l'organisation sur le pied de guerre des forces militaires de la
couronne dans chaque partie de l'empire.
A cela, mon
honorable ami a donné son approbation, et le plan adopté portait que
l'état-major général aurait simplement pour mission de recueillir des
renseignements à être distribués parmi les différents peuples de
l'empire, et il ne lui était en aucune façon prescrit de prendre part à
la monstrueuse campagne de militarisme qui se poursuit en Europe.
Je
ne redoute pour le Canada aucune invasion, pour le Canada de l'est tout
au moins; mais je ne suis pas bien sûr qu'il soit prudent de laisser
sans protection la Colombie-Anglaise; ou encore les côtes de l'océan
Pacifique. Je ne redoute aucune guerre entre la (Grande-Bretagne et les
Etats-Unis. La civilisation y est trop avancée pour que l'on y songe à
rien de semblable. Ces deux pays ont trop d'intérêts en commun pour
cela, et l'on y regarde la guerre comme étant lefléau de la
civilisation. Mais il en est autrement sur l'océan Pacifique, où nous
avons pour voisins la Russie, le Japon et la Chine, et ce serait folie
de dire qu'il n'y a, de ce côté là, aucun danger de guerre à
appréhender, lorsque de vastes humanités y sont en voie de formation.
Pour moi, une pareille idée ne saurait m'entrer dans l'esprit, et je ne
crois pas qu'il soit bien prudent à nous de toujours compter sur la
Grande-Bretagne pour la protection de notre côte du Pacifique. Mon
honorable ami ne pense-t-il pas que, s'il survenait une invasion, il
nous serait utile d'avoir pour la repousser des troupes et une marine,
et de donner à nos officiers la meilleure instruction possible?
Le simple bon sens n'exige-t-il pas que, pour être prêts à repousser
une invasion possible, pour mettre nos troupes en état de défendre le
pays -- et mon honorable ami sait qu'elles peuvent à tout moment être
appelées à entrer en campagne -- notre organisation soit absolument
la même que celle de l'empire britannique?
Pour donner suite
au plan adopté par la conférence pour la formation d'un état-major
général, il y avait certaines choses à faire. Lisez plutôt les
conclusions de cette conférence. Les voici:
En
résumé, voici les principales questions qui semblent appeler
l'attention pour le moment, clans le but de jeter les bases d'un
état-major impérial général: --
1. Organiser toutes les forces de l'empire sur le pied de guerre
d'après les mêmes principes généraux, surtout en ce qui concerne le
système de commandement et les devoirs de l'état-major. Dans ce but, il
faudrait procéder à la formation de l'état-major impérial général à
aussi bref délai que le permettent les moyens à notre disposition.
II. Assurer l'uniformité dans le système de dressage des officiers pour l'état-major général en prenant les mesures voulues pour créer --
(a) L'uniformité dans le système d'instruction des officiers
régimentaires parmi lesquels sont recrutés les sujets destinés aux
écoles d'état-major. On obtiendra ce but en reconnaissant l'école,
d'état-major de Camberley comme l'école centrale d'instruction
militaire pour l'empire et en nommant dès le début, dans la mesure
approuvée par les différents gouvernements des dominions d'outre-mer,
des gradué de Camberley comme titulaires des plus importants poste,
d'instructeurs.
(b) L'uniformité dans le système de recrutement des officiers régimentaires pour les cours d'études des écoles d'état-major.
(c) L'uniformité dans les examens d'admission, dans les matières du
cours, dans le syllabus et l'enseignement des différentes écoles
d'état-major.
III. L'uniformité dans l'accomplissement des devoirs d'état-major qui
s'obtiendra en encourageant les gradués des écoles d'état-major qui
aspirent à devenir titulaires des plus importants postes de
l'état-major général, à suivre un cours supplémentaire d'instruction en
Angleterre ou aux Indes; et en prenant des mesures en vue de l'échange
systématique des officiers d'état-major impérial général parmi les
divers postes dans toute l'étendue de l'empire.
M. MONK: Mon très honorable ami est-il d'opinion que ce soit là une affaire qu'il appartient au Parlement de décider?
Sir
WILFRID LAURIER: Je répondrai à cela tout à l'heure. Le Parlement peut
ou approuver ou annuler ce que nous avons fait; mais ce n'est pas là
pour le moment ce qui m'occupe. Ce que je reproche à mon honorable ami,
c'est d'avoir, dans son discours ici l'autre jour, comme dans ses
discours à Québec, prétendu que nous avions consenti à un plan en
conséquence duquel nos troupes devraient participer aux guerres de la
Grande-Bretagne. Mon honorable ami dit que c'était au Parlement à
décider de ce point. Mais qui donc l'a empêché de saisir le Parlement
de cette question? Il dit que nous avons tenu la chose secrète, sans
même l'avoir divulguée lorsque nous avons présenté notre politique
navale. Que nous ayons maintenu le secret sur ce plan à cette époque,
cela importe peu. Ce n'était pas une affaire qui intéressait notre
politique navale, mais notre milice. Que veut dire mon honorable ami?
M.
MONK: Puisque le très honorable premier ministre m'interroge, je lui
dirai que ce plan aurait dû être soumis aux Chambres alors en session,
et c'est ce que je lui reproche de n'avoir pas fait.
Sir
WILFRID LAURIER: Je ne parle pas de la publication du décret, mais de
son adoption. Mon honorable ami ne sait-il pas que tout membre du
conseil privé est tenu par serment au secret, que le premier serment
prêté par un conseiller privé est de garder le secret sur tout ce qui
se passe au conseil?
Ignore-t-il donc que tous les décrets du conseil sont adoptés en
secret que par Son Excellence le Gouverneur général, sur l’avis de son
cabinet? Ici c’est Son Excellence qui a délié du secret relativement à
ce décret. L’honorable député affirme que ce décret n’a pas été
communiqué au Parlement. L’autre jour, parlant du discours prononcé par
mon collègue, le ministre des Finances (M. Fielding) il a dit :
Il est facile de vérifier l’affirmation que je formule
maintenant. Monsieur l’Orateur, les arrangements militaires qui avaient
été effectués étaient de nature plus étendue; car à cette époque nous
ignorions la substance de ce décret en conseil adopté en secret le 10
février 1909, qui ne fut déposé sur le bureau de la Chambre que
longtemps après.
En entendant ces paroles, je dois l’avouer, je fus frappé de
stupéfaction; mais plus vif encore a été mon étonnement, en les lisant.
Le ministre des Finances (M. Fielding) porta la parole le 20 avril
1909. Mon honorable ami nous dit qu’à cette époque, le décret du
conseil adopté le 10 février 1909, n’avait pas encore été deposé sur le
bureau de la Chambre. Monsieur l’Orateur, le 22 février 1909, la
Chambre est saisie d’une motion portant :
Dépôt d’une réponse à une adresse à Son Excellence le
Gouverneur général en date du 22 février 1909, en obtention d’un
exemplaire des décrets en conseil, de la correspondance, des lettres et
dépêches, mémoires et communications échangés entre le gouvernement
impérial et le gouvernement canadien, relativement à l’organisation
d’un état-major impérial général.
Cet ordre fut adopté par la Chambre le 22 février 1909 et quand
fut-il exécuté? Nous avions saisi la Chambre de notre mesure
ministérielle et M. Fielding avait porté la parole, après le dépôt du
décret sur le bureau de la Chambre, le 5 mars 1909. Il me semblait
incroyable qu'un chef de parti pût être coupable de pareille légèreté.
Je me rendis chez le greffier et lui demandai de me dire la date du
dépôt de ce dossier, et cette date, la voici écrite de la propre main
du greffier: le 5 mars 1909. Voilà les accusations que l'honorable
député a lancées contre nous dans la province de Québec, en présence de
ses compatriotes et des miens auxquels il a déclaré que je m'étais
rendu coupable de conspiration; que j'avais refusé de révéler quelque
chose à la Chambre, quelque document dont il ignorait la nature mais
que pour quelque raison mystérieuse, j'aurais dérobé à la connaissance
de la députation. C'est avec de pareilles inventions qu'on cherche à
empoisonner l'esprit des populations de notre province. "Fausses
données", s'écrie l'honorable député. Oui, ce sont de fausses données,
mais je n'en suis pas l'auteur.
Sir WILFRID LAURIER:
Encore un mot et j'ai fini. La Chambre me
pardonnera bien, j'espère, si en terminant, je saisis l'occasion de
dire un mot de mon expérience personnelle. Voilà maintenant vingt-deux
ans que je suis chef du parti libéral, et au cours de cette période de
temps, nous avons reçu une bonne mesure d'appui dans toutes les
provinces. Aujourd'hui, nous comptons la majorité dans six provinces,
sur neuf: l'île du Prince Edouard, la Nouvelle-Ecosse, le
Nouveau-Brunswick, Québec, la Saskatchewan et l'Alberta. J'en conviens,
c'est de la province de Québec que le Gouvernement a toujours reçu son
plus fort appui. Me serat-il permis de parler à coeur ouvert, en toute
liberté et en touté sincérité? "La voix du sang parle toujours avec
puissance " (Blood is thicker than water). C'est là un proverbe
d'origine anglaise, non pas française. La voix du sang parle avec
puissance même dans les provinces anglaises. Il est possible que, dans
la province de Québec, certains électeurs aient prêté leur appui au
parti dont je me réclame, parce que je suis de leur race. De même,
pourrais-je ajouter, il y a peut-être des électeurs qui ont donné leur
appui au chef de l'opposition (M. R. L. Borden) parce qu'il est de leur
race. Mais, pour mon propre compte, je me suis toujours efforcé
d'imprimer à la politique de parti une orientation acceptable à la
conscience de tous les éléments ethniques et de tous les cultes de ce
pays.
Aujourd'hui, dans ma province, il y a un certain
groupe de mes compatriotes -- on les appelle nationalistes qui se
sont séparés de mon parti et de moi, parce que je me suis
invariablement efforcé de garder cette attitude de modération et cette
orientation vers la concorde et l'harmonie entre les races et les
cultes. Il y a, dis-je, un certain groupe de jeunes qui se sont séparés
de moi pour cette raison-là même. Je m'abstiens de toute récrimination.
Parmi ceux qui m'entendent, ce soir, il en est qui se rappellent que
jadis, je leur ai prédit ce qui arrive aujourd'hui. La nature humaine,
je le sais, est à peu près toujours la même. Si je pouvais, sans
présomption, comparer mon humble personnalité à des personnages
historiques, je pourrais découvrir dans l'histoire nombre de faits
similaires à ce qui se produit aujourd'hui dans la province de Québec.
S'il est un homme qui, plus que tout autre, s'est dépensé et prodigué
pour les Irlandais, c'est bien Daniel O'Connell: C'est lui qui dirigea
avec tant de succès la lutte qui aboutit à faire tomber des mains de
ses compatriotes les chaînes qu'y avaient rivées les lois pénales. Vint
le jour, cependant, où il se trouva en butte aux attaques de quelques
jeunes enthousiastes qui jugeaient son attitude trop empreinte de
modération. Ce qu'il voulait, c'était le rappel de l'Union et le
rétablissement du Parlement irlandais sur les hau-heurs de College-Green. Mais il y avait certains enthousiastes, --
ils s'appelaient la jeune Irlande -- qui jugeaient son attitude trop
modérée et prêchaient la séparation complète de la Grande-Bretagne. Ce
parti, toutefois, n'eut pas longue vie. On constata bientôt l'inanité
de son programme. Nombre d'entre eux, je le dis avec plaisir,
répudièrent plus tard leurs anciennes opinions. Le parti fondé par ces
jeunes gens de la province de Québec n'aura pas longue vie non plus.
La
politique navale du Gouvernement est une politique de conception large,
elle est pour tout le Canada et non pas régionale. Elle peut subir une
défaite par-ci par-là, mais cela n'affectera pas mon courage. Nous
irons jusqu'au bout car nous savons que nous avons le droit pour nous
et que le droit finira par l'emporter.