Le PREMIER MINISTRE (sir Wilfrid Laurier): J'ai écouté avec une
profonde attention chacune des paroles de mon honorable ami. Je l'ai
écouté avec une attention d'autant plus profonde que je connais
I'honorable député, pour ainsi dire, depuis son enfance. J'admire ses
brillantes qualités ; j'ai pour lui une amitié vive, et c'est pour cela
que je regrette profondément l'attitude qu'il a prise. Mon honorable
ami est jeune et enthousiaste, il est à cet âge heureux où les théories
brillantes et chevaleresques ont plus d'importance que les réalités et
les choses pratiques. Mon honorable ami déclare qu'il veut revendiquer
les privilèges et les droits constitutionnels qui appartiennent à ce
parlement et que d'aprés lui, le gouvernement actuel a méconnus, quand
il a décidé qu'il était de son devoir d'envoyer un contingent militaire
en Afrique.
Me permettra-t-il de lui dire qu'il eût pu mieux atteindre son but en
proposant sa résolution lors de la discussion sur l'adresse en réponse
au discours du Trône, ou quand l'honorable ministre des Finances (M.
Fielding) demanda au parlement de ratifier ce que nous avons fait.
Nous aurions pu alors discuter sa propostion d'une manière pratique et
utile, nous aurions pu l'amender, la rejeter ou l'adopter. Au lieu de
cela, il nous arrive aujourd'hui avec une résolution dont les termes
peuvent être très académiques, mais une résolution que nous ne pouvons
pas amender et que d'après les règles de la Chambre, il nous faut
adopter en son entier ou rejeter en son entier.
L'honorable député, au cours de ses éloquentes remarques, a jugé à
propos de raconter les rapports qu'il y a eu entre nous deux sur cette
question.
Il a déclaré qu'il n'était pas à son siège quand la résolution de
sympathies en faveur des Uitlanders du Sud-africain, le 31 jullet ou le
1er août, je crois, a été présentée à la dernière session, et que s'il
avait été présent, il se serait opposé à l'adoption de cette
résolution. Il a également informé la -Chambre, qu'à deux reprises
différentes il m'a averti que si le gouvernement s'engaeait dans
aucunes dépenses pour des fins militaires, il combattrait cette
politique. Mon honorable ami me permettra peut-être de dire que j'ai.
toujours respecté ses convictions, et que, sans partager ses opinions,
j'ai trop de respect, je dirai même d'admiration, pour lui, pour ne pas
lui accorder toute la liberté qu'il réclame. Plus d'une fois il m'a
averti qu'il se proposait de combattre la politique du Gouvernement sur
ce point, afin d'affirmer ses convictions.
S'il veut me permettre d'aller un peu plus loin dans la voie des aveux,
il admettra que j'ai déclaré quel était parfaitement libre de proposer
une résolution condamnant le gouvernement dans cette affaire, mais je
lui ai aussi déclaré, que pour accomplir ce qu'il croyant être son
devoir, il devait présenter sa résolution, soit sous forme d'amendement
à l'adresse en réponse au discours du Trône, soit sous forme
d'amendement aux résolutions proposées par le ministre des Finances (M.
Fielding).
Nous avons pu alors offrir nous mêmes, un amendement à sa résolution.
Je n'ai rien à dire des principes énoncés dans la proposition du député
de Labelle; je ne suis pas prêt, cependant, à en accepter l'entière
phraséologie, pas plus que je suis prêt à admettre que le moment a été
bien choisi pour la présenter au parlement. Mais, si la résolution
avait été proposée lors du débàt sur l'adresse ou comme amendement à la
résolution du ministre des Finances pourvoyant aux dépenses du
continent dans Sud-africain, j'aurais pu moi-même proposer un
sous-amendement consacrant les mêmes principes, mais dans des termes
que j'aurais moi-même choisis; dans des termes plus acceptables pour la
majorité de cette Chambre; dans un langage moins violent,si mon
honorable ami veut me permettre cette expression; sous une forme qlui
lui aurait valu l'approbation unanime du parlement. Ne s'en rapportant
qu'à lui-même et usant de son droit, l'honorable député a préféré
soumettre à la Chambre la résolution qu'il a lui-mème rédigée. Il ne
sera donc pas surpris, si je lui déclare que je ne puis accepter sa
motion, bien que je partage sa manière de voir.
Je ne prends pas cette attitude parce que je n'approuve pas le principe
consacré par l'amendement, mais parce que Je n'admets ni l'opportunité,
ni la raison d'être de cette motion. Il ne suffit pas que le principe
posé dans une motion soit indéniable, pour que la Chambre l'adopte; Il
faut aussi quelle soit opportune et ait sa ralison d'être. Si
l'honorable député ou tout autre de ses collègues, proposait sous forme
d'amendement au vote des subsides, que deux et deux font quatre ou
qu'il y a douze mois dans l'année. ou qu'il est du devoir d'un bon
chrétien d'observer les dix commandements, personne n'y objecterait ;
mais, d'un autre côté, personne ne se croirait tenu de faire consigner
cette proposition dans les archives du parlement. Ce qui m'engage
surtout à combattre cette motion, ce ne sont pas tant les termes dans
lesquels elle est rédigée, que les arguments dont l'honorable député a
jugé à propos de l'appuyer. Il prétend que, par notre conduite, nous
avons virtuellement violé la lettre même de la constitution.
Permettez-moi, M. l'Orateur, de citer de nouveau la première partie de
cette-motion:
"Cette Chambre insiste sur le principe de la souveraineté et de
l'indépendance du parlement, comme étant la base des institutions
britanniques et la sauvegarde des libertés civiles et politiques des
citoyens britanniques et refuse en conséquence, de considérer l'action
du gouvernement au sujet de la guerre dans le Sud-africain, comme un
précédent qui dût engager le pays pour toute action à venir."
Quand nous avons décidé d'envoyer le premier régiment en Afrique, nous
avons adopté un arrêté ministériel déclarant que cette démarche ne
devait pas être considérée comme établissant un précédent. Nous
agissions ainsi par surcroît de précaution. Nous n'étions pas tenus de
faire cette déclaration parce que. en dépit de la prétention de mon
honorable ami, je maintiens qu'en agissant ainsi, on ne violait ni
l'indépendance du parlement ni le principe de la constitution
britannique. Tout son raisonnement pour démontrer que nous avons violé
la constitution repose sur le fait que nous avons dépensé avant
d'obtenir à cette fin la sanction du parlement. Je diffère tout à fait
d'opinion avec lui sur ce point. Je maintiens que la politique que nous
avons adoptée et que nous avons déclarée ne pas créer un précédent,
était tout à fait constitutionnelle. Je lui citerai, ainsi qu'à la
Chambre, l'opinion de l'autorité par excellence en cette matières. Je
suis heureux de dire que cette haute autorité porte un nom canadien,
j'ai nommé feu Alpheus Todd. Son ouvrage est reconnu comme exposant la
véritable doctrine du parlement constitutionnel en Angleterre. Je
renvoie mon honorable ami à la -page 15 de la dernière édition de Todd.
Après avoir énoncé le principe parlementaire bien connu qu'il ne doit
se faire aucune dépense sans la sanction préalable du parlement, il
ajoute qu'il y a à cela plusieurs exceptions, et c'est surtout le
passage suivant que je signalerai à mon honorable ami:
"On aurait donc tort de supposer que le gouvernement ne peut jamais
changer la destination des crédits votés, ou dépenser plus qu'ils ne
représentent. Même s'il était possible de l'en empêcher, Il ne serait
pas de saine politique de défendre au gouvernement de dépenser aucune
somme en aucune circonstance, sans l'autorisation préalable du
parlement. Selon les paroles de M. McAuley (secrétaire du bureau des
auditeurs), "Dans, un système de gouvernement aussi compliqué que le
nôtre, il peut se présenter constamment des cas, où il devient du
devoir de l'exécutif usant de son pouvoir discrétionnaire, de mettre
hardiment de côté les exigences législatives, pour s'en rapporter au
bon sens du parlement, pour se faire exonérer, après que toutes Ies
circonstances auront été expliquées ; et ce ne serait pas un avantage,
mais plutôt une calamité publique, si le gouvernement était privé de ce
pouvoir discrétionnaire." Une déclaration spéciale de la Chambre des
communes dit aussi "que dans certains cas d'urgence, il devient
absolument nécessaire de faire des dépenses non autorisées par le
parlement. Dans ces cas, l'exécutif est tenu de prendre la
responsabilité de sanctionner tout ce qui demande I'urgence ; et il
n'est jamais arrivé au parlement de refuser ensuite de voter les
crédits nécessaires pour couvrir les dépenses.""
Voilà la loi anglaise et le principe génèralement admis. Todd cite, à
l'appui de cette règle, beaucoup de précédents, mais je me contenterai
d'en donner deux, voici le premier:
"Au commencement des guerres de la révolution française, M. Pitt avança
des sommes énormes: $1,200,000 à l'empereur d'Allemagne pour l'aider à
défendre les intérêts de l'Europe, sans la sanction préalable du
parlement. Quand la Chambre des communes eût connaissance de cette
affaire, on parla d'un vote de censure contre le ministre, mais ses
partisans intervinrent, et la Chambre adopta un amendement déclarant
que sa conduite ne devrait pas servir de précédent, mais que, vu
l'urgence du cas et la gravité des circonstances, le ministre avait eu
raison d'exercer le pouvoir discrétionnaire que lui avait conféré un
vote de crédit antérieur."
Mon honorable ami répondra peut-être à cela qu'on avait déjà voté un
crédit pour la guerre et qu'il était épuisé. Cela ne fait rien au
principe.
Je signalerai un autre incident survenu en 1867, et qui est encore cité par Todd:
"Le 18 février 1867, le Chancelier de l'Echiquier demanda un crédit de
œ45,721, pour l'achat de la collection de monnaies et de médailles
anciennes de Blacas, pour le musée anglais. L'automne précédent, les
ministres avaient pris la responsabilité de faire cet achat, pour
assurer à l'Angleterre cette collection unique et précieuse. Dans cette
circonstance, le crédit fut voté sans opposition."
Je pourrais citer un autre précédent très remarquable. Le gouvernement
Disraëli avait acheté toutes les actions du Khédive dans le canal de
Suez, sans y être autorisé par un vote du parlement; plus tard, son
action fut ratifiée par la Chambre des comunes.
A cette époque, il y avait des libéraux dans le parlement anglais, et
il y en a encore aujourd'hui. Ce n'était pas des libéraux de nom
seulement, ils avaient à coeur les véritables principes du libéralisme.
Du temps de Pitt, Il y avait Fox, et du temps de Disraëli, Il y avait
Gladstone et Bright. Or, ces libéraux étaient d'opinion que le
parlement pouvait sanctionner des dépenses faites par le gouvernement
dans les cas urgents.
Dans ces circonstances, cependant, le gouvernement assume de grands
risques et est obligé de faire ratifier sa conduite par la Chambre.
N'avions-nous pas toute raison de croire que le parlement nous
approuverait? Dès les premiers jours de la session, nous avons soumis à
son examen ce qui s'était passé ; notre conduite a fait le sujet d'une
Iongue discussion, et le principe dont nous nous étions inspirés a reçu
l'approbation unanime de la Chambre.
A quoi sert, alors, de prétendre que l'opinion publique ne nous était
pas favorable, et que nous ne devions pas nous Iaisser guider
uniquement par la voix des journaux? L'opinion publique a plus d'une
façon de se manifester. Il n'y a pas seulement la presse: il y a les
propos de la rue et les conversation particulières. Nous savions que
l'opinion publique ne nous était pas hostile.
Mon honorable ami a prétendu que c'est faiblesse de se laisser guider
par l'opinion publique. Eh bien! je ne suis pas de cet avis. Si
l'opinion publique demandait quelque chose de contraire à l'honneur ou
à la saine raison, ce serait faire preuve de faiblesse que d'y céder ;
mais, si elle réclame quelque chose de juste et d'honorable, il n'est
pas mal de s'y conformer. Ce serait le contraire qui équivaudrait à un
signe de faiblesse. Je le demande à mon honorable ami, dans quelle
situation se trouverait le pays aujourd'hui, si nous avions refusé
d'écouter la voix de l'opinion publique?
Quelques VOIX: Ecoutez ! écoutez !
Le PREMIER MINISTRE: Quoi! si nous avions alors refusé de faire ce que
je considérais comme un devoir impérieux, nous serions aujourd'hui en
présence de la plus dangereuse des agitations d'une agitation qui,
selon toute probabilité, se serait terminée par une déplorable guerre
de race. Jamais plus grande calamité n'eût encore fondu sur le Canada.
L'honorable député est un de mes amis personnels, et un de mes
partisans politiques; il sait aussi bien que tout autre député que s'il
est une chose à laquelle j'ai consacré ma vie politique, c'est le
développement de l'union et de l'harmonie entre les différents éléments
de notre population. Mes amis peuvent m'abandonner et me retirer leur
confiance, mon parti peut m'enlever le commandement qu'il m'a confié,
mais jamais je ne dévierai d'une ligne de la politique que je me suis
tracée. Quelles que soient les conséquences, que je perde pouvoir,
prestige et popularité, je sens que je suis dans le vrai, et je sens
qu'un jour viendra oùi tous les citoyens y compris l'honorable député
de Labelle lui-même me rendront pleine et entière justice sur cette
question.
Je comprends, maintenant, M. l'orateur, mieux qu'auparavant, les
raisons qui ont poussé mon honorable ami à prendre l'attitude qu'il a
prise. Il est opposé à la guerre; Il croit que cette guerre est
injuste. Je ne le blâme point d'entretenir cette opinion. Nous sommes
dans un pays britannique, par conséquent dans un pays libre, où tout
homme a le droit d'exprimer son opinion. Mon honorable ami a autant
droit de croire à l'injustice de la guerre que John Morley, M. Courtney
et plusieurs autres libéraux anglais.
Mais, si mon honorable ami croit que la guerre est injuste, je suis,
pour ma part, profondément convaincu, dans ma conscience et dans mon
coeur, que jamais guerre plus juste ne fut entreprise par la
Grande-Bretagne. Je suis profondément convaincu dans ma conscience que
jamais il n'y eût plus injuste provocation à la guerre, que celle du
président Kruger et de la population du Transvaal. Je n'hésite pas un
instant à, faire cette déclaration. Pour le président Kruger
personnellement, j'ai la plus grande admiration ; c'est un patriote
convaincu, et il croit avoir raison.
Mais, si l'on examine sa conduite et sa politique à la lumière de
l'histoire, il faut en arriver à la conclusion que, en déclarant la
guerre à l'Angleterre, il s'est déclaré le pire ennemi de son pays.
Toute la difficulté réside dans le fait que le président Kruger a
refusé aux Uitlanders le droit de suffrage, les droits politiques et
civils.
Son raisonnement est facile à comprendre; s'il accorde le droit de
suffrage aux Uitlanders, ils s'en serviront pour lui enlever le povoir.
Mais M. Kruger à perdu le droit de se servir de cet argument. Il a
Iui-même ouvert son pays à Ia population étrangère; il a vendu aux
étrangers des terrains, il a pris leur argent. Bien plus. il a invité
la population étrangère à venir sur son territoire.
En supposant même quel ne les ait pas invités, il avait au moins
consenti à adopter la même politique que les États-Unis et le Canada.
Au commencement du siècle, les Américains ont ouvert leur vaste
territoire à toutes les nations de la terre en accordent le droit de
citoyen, et justice à tout le monde. Ici, au Canada. nous faisons la
même chose depuis 40 ans. Nous avons ouvert le pays a l'immigration
étrangère ; nous invitons les étrangées à s'établir au milieu de nous,
et dès qu'ils se confirment aux lois du pays, ils deviennent citoyens
du Canada et jouissent de tous les droits dont nous jouissons nous
mêmes.
N'est-il pas juste, n'est-il pas conforme aux règles de la civilisation
du 19e siècle, que si une jeune nation ouvre ses portes à
I'immigration, elle contracte l'obligation morale de reconnaitre aux
immigrants les mêmes droit politiques et civils qu'à ses propres
nationaux?
Mais dans le cas actuel, il y a plus que cela. Je ne crainte pas
d'affirmer que le président Kruger a lui-même invité l'élément étranger
à aller se fixer au Transvaal. Permettez moi, M. l'Orateur, de citer un
passage d'un livre publié récemment par M. Fritzpatrick, et intitulé:
"The Transvaal from within." J'admets que c'est un livre écrit par un
adversaire déclaré des Boers, mais il cite des faits que je n'ai jamais
contredits. A la page 58, M. Fritzpatrick dit:
"En 1884, MM. Kruger et Smit se rendirent en Europe pour tâcher de se
procurer de l'argent, dont ils avaient grand besoin, et pour obtenir
certaines modifications à la convention. Ils essayèrent sans succès de
se procurer de l'argent en Hollande, par l'intermédiaire des personnes
auxquelles il venait d'être accordé une concession de chemins de fer ;
mais les délégués furent plus heureux dans leurs autres négociations.
Ils conclurent la convention de Londres, qui fixa des frontières encore
indéterminées; et dans ce document il n'est pas question de la
suzeraineté de l'Angleterre. Au lieu de l'État du Transvaal, le pays
reprit le nom de "République Sud-africaine." Pendant cette visite, il
est survenu un incident qui fournit une réponse à la prétention trop
souvent affichée par M. Kruger, qu'on n'a jamais demandé aux Uitlanders
de venir s'établir dans le Transvaal et que l'on n'avait pas besoin
d'eux. MM. Kruger et Smit étaient descendus à l'hôtel Albermarle, et
après quelques semaines de retard, ils eurent le désagrément de ne
pouvoir payer les frais d'hôtellerie. Ils s'adressèrent à un certain
baron Grant, qui, à cette époque était une étoile brillant d'un éclat
particulier dans le firmament de la finance. Ce baron Grant avait de
grands intérêts dans les concessions aurifères de Lydenburg ; il était
prêt à leur venir en aide, mais à certaines conditions. En échange de
ses bons offices, il demanda une garantie de bon vouloir, de protection
et d'encouragement pour les colons anglais du Transvaal. M. Kruger
répondit au nom de la république en publiant dans les journaux de
Londres une chaleureuse invitation et des promesses de protection et de
droits égaux pour tous ceux qui voudraient aller au Transvaal. Cette
invitation a été souvent citée dans ces derniers temps, comme un
argument contre M. Kruger."
Je n'ai jamais vu cela contredit nulle part ; et en présence de cette
invitation du président Kruger, comment peut-on expliquer qu'il ait
ensuite refusé à ces gens le droit de suffrage, et en en faisant des
ilotes politiques?
Je n'entrerai pas dans les détails de la politique transvaalienne ;
mais on me permettra de citer un simple fait que je trouve dans le
dernier numéro du "Statesmen Year Book." La population du Transvaal est
de 245,397. et le revenu prélevé sur cette population est œ4.480.118 ou
$24.401.000-ou près de $100 par tête. Comparons cette taxe avec celle
des premières nations du monde, l'Angleterre, la France et les
États-Unis. La taxe per capita aux État-Unis est de sept à huit
piastres, en Angleterre, de douze piastres, et en France, de vingt
piastre. Au Transvaal la population est taxée à raison de plus de $100
par tête et la plus grande partie de cet impôt est payé par les
Uitlanders. Cependant on dénie absolument à cette population qui paye
presque tous les impôts, le droit de se faire représenter. Tel étant le
cas, nous devons admettre que l'Angleterre était dans son droit en
tenant à ce que les sujets britanniques du Transvaal reçussent leurs
droits de citoyen, à condition de se soumettre à la loi du pays. Je
considère que cette guerre est juste, et comme l'opinion publique
désirait vivement que le Canada y prit part, nous avons cru de notre
devoir de nous rendre à cette manifestation en envoyant un régiment
dans I'espérance que le parlement ratifierait notre démarche.
Mon honorable ami a énoncé une seconde proposition, dans laquelle il est dit:
"Que cette Chambre déclare, de plus, qu'elle s'oppose à tout changement
dans les relations politiques et militaires qui existent actuellement
entre le Canada et la Grande-Bretagne; à moins que ce changement ne
soit décrété par la volonté souveraine du parlement et sanctionné par
le peuple du Canada."
Je n'ai rien à dire contre cette proposition. Si les relations qui
existaient entre l'Angleterre et le Canada doivent être changées, elles
ne peuvent l'être que par la volonté et le consentement du peuple. Je
ne prétends pas que la volonté populaire doive se matlifester par un
plébiscite : je considère que la constitution nous fournis nous fournit
un meilleur moyen.
Mais, mon honorable ami prétend qu'en agissant comme nous l'avons fait
nous avons changé les relations civiles et militaires qui existent
entre le Canada et l'Angleterre. Je repousse cette accusation et je ne
comprend pas sur quel raisonnement elle s'appuie. J'ai écouté mon
honorable ami avec beaucoup d'attention et je l'admire sous plusieurs
rapports; mais je n'ai pas saisi l'argument sur lequel il base la
doctrine que, en envovant un régiment en Afrique nous avons changé les
relations politiques qui existaient entre les deux pays. Il a été même
jusqu'a dire, ou plutôt insinuer, qu'en agissant comme nous I'avons
fait, nous avons obéi aux ordres venus de Downing steet, et que M.
Chamberlain nous avait forcé la main. Il a aussi insinué que en
adoptant la résolution de l'an dernier pour exprimer nos sympathies
pour les Uitlanders, nous n'avons fait qu'obéir à M. Chamberlain et que
cette résolution avait été rédigée par l'agent de ce, dernier. De fait,
personne n'a vu cette résolution à l'exception du chef de l'opposition
auquel j'en ai adressé une copie après qu'elle eût été adoptée par Ie
conseil.
Mon honorable ami dit aussi que, dès le mois de juillet derniers,
lorsque nous avons présenté cette résolutions, M. Chamberlain se
préparait à la guerre.
Je demande à mon honorable ami comment, il peut affirmer une chose
semblable en présence de faits si connus ? Oui. ce sera a l'éternelle
gloire de I'Angleterre qu'au lieu de se préparer à la guerre, durant
l'été dernier, elle s'est trouvée obligée de faire la lutte avant
d'avoir fait aucun préparatif. Mais de son côté, M. Kruger avait
préparé cette guerre depuis des années ; il achetait des canons et des
munitions de guerre ; Il accumulait des provisions, il attirait au
Transvaal des officiers habitués aux tactiques militaires européennes
et il exerçait ses compatriotes au maniement des armes, aux manoeuvres
militaires ; et quand il s'est cru suffisamment préparé à Ia lutte, il
a lancé son ultimatum insolent qui demandait à l'Angleterre
d'abandonner ses possessions du Sud-Africain. A ce moment l'Angleterre
s'est trouvée prise au dépourvu. Elle n'avait dans cette partie du
monde que quelques milliers de soldats et c'est pourquoi elle dû subir
l'humiliation de défaites successives. Je le demande, en face de cet
état de choses, quel est l'homme sensé qui prétendra que M. Chamberlain
était prêt depuis longtemps pour la guerre?
Non, M. l'Orateur ce n'est pas l'Angleterre, ce n'est pas M.
Chamberlain ou le bureau colonial qui nous ont forcés à agir comme nous
l'avons fait. Je ne puis comprendre ce qu'à voulu dire mon honorable
ami quand il a dit que le gouvernement ne devait pas engager l'avenir
de ce pays. Quand. Comment avons nous engagé l'avenir de ce pays? Nous
avons agi avec toute l'indépendance de notre pouvoir souverain. Ce que
nous avons accomplis, nous l'avons fait de notre plein gré ; mais je ne
puis dire quelles seront les conséquences de ces actes, je ne puis
prédire ce que l'avenir nous réserve sur ce point. Je n'ai qu'une chose
à dire à cet égard, c'est que si le peuple du Canada dans toute
circonstance à venlr, exprime le sentiment que nous devrions participer
aux guerres de l'empire, la volonté du peuple du Camada sera respectée.
Mon honorable ami me permettra de lui répéter Ia maxime qu'il a citée
lui-même aujourd'hui et qu'il à tirée de la dépêche de lord Grey à,
lord EIgin : "On ne doit pas perdre de vue que le Gouvernement de
colonies britanniques de l'Amérique du Nord ne peut fonctionner
contrairement à la volonté au peuple." Ce language était vrai en 1847,
il l'est également en 1900 et tant que nous jouirons des institutions
parlementaires libres dans ce pays.
Je n'hésite pas cependant à dire à mon honorable ami que si l'action du
gouvernement signifiait que le Canada devra prendre part à toutes les
guerres de la Grande-Bretagne et contribuer aux dépenses militaires de
l'empire, je proclamerai avec lui que nous devrions tenir un compte
sérieux des différences de conditions entre l'Angleterre et le Canada.
Si nous sommes forcés de prendre part à toutes les guerres de la
Grande-Bretagne, je partage entiérement l'opinion de mon honorable ami,
c'est-à-dire que supportant le poids de la guerre, Il nous faudrait
aussi en partager la responsabilité. Alors nous aurions le droit de
dire à la Grande-Bretagne : Si vous avez besoin de notre aide,
appelez-nous dans les couseils de l'empire, si vous voulez que nous
prenions part à vos guerres, nous sommes prêts à en supporter le
fardeau, mais de plus la responsabilité et les devoirs. Mais
aujourd'hui, nous.ne pouvons dire cela.
Mon honorable ami oublie un point essentiel dans cette discussion,
c'est que nous n'avons pas usé de notre pouvoir comme Gouvernement pour
forcer nos soldats à aller à la guerre. Nous avons une loi de milice
dans ce pays, nous avons une armée composée de réguliers et de
volontaires, nous n'avons pas forcé ces soldats, nous n'avons forcé
personne à aller au Sud-Africain. Le gouvernement n'a pas mis la loi de
milice en opération comme en 1885. alors que nous avions à combattre la
rébellion du Nord-Ouest. Le gouvernement a appelé sous les armes nos
corps de volontaires, et ceux-ci durent partir. Ils ont obéi de bonne
-grâce sans doute mais eussent-ils essayé de ne pas répondre à l'appel,
ils auraient été forcés par leur serment d'obéir aux ordres du
gouvernement. Dans le cas présent rien de tel n'a été fait. Nous avons
tout simplement fourni toutes les facilités de départ à ces 2,000
jeunes gens qui étaient désireux d'aller donner leur vie pour l'honneur
de leur pays, pour le drapeau qu'ils chérissent.
Mon honorable ami nous a reproché cette après-midi, d'avoir envoyé
2,000 hommes au lieu de 500 volontaires. Je le demande encore une fois
à mon honorable ami, quelle aurait été la position du Canada si nous
avions refusé à ces jeunes gens qui voulaient servir leur souveraine
dans cette guerre du Sud-africain, le privilège qu'ils réclamaient de
nous? Si nous avions, dit : 500 seulement d'entre vous partiront,
quelle serait notre position maintenant ? Qu'avons-nous fait de mal
après tout : mon honorable ami peut-il nous reprocher notre conduite
puisque nous n'avons fait que faciliter le départ de ces jeunes gens
qui ont offert leur vie pour défendre une cause qu'ils croient sacrée ?
M. l'Orateur, s'il est une circonstance où nous ne devrions entendre
aucune voix discordante dans cette Chambre, c'est bien celle-ci.
J'ai beaucoup admiré le discours de mon honorable ami. Je suis loin de
partager ses vues. Mais je lui demande de se souvenir qu'il appartient
à une famille de patriotes ainsi qu'il le disait cette après-midi. Je
lui demande de se rappeler que les Iibertés dont il jouit aujourd'hui,
il les doit en grande partie à cette famille. Et s'il a des libertés,
ne consentira-t-il pas d'autre part à accepter des obligations et des
devoirs ? Veut-il que les sacrifices soient tout d'un coté et qu'il ne
donne rien en retour ?
Nous n'étions pas obligés de faire ce que nous avons fait, mais nous
avons cru qu'il faillait être généreux, qu'il fallait faire ce que nous
étions tenus de faire. Quel est l'homme de coeur qui, sachant la
position particulière dans laquelle se trouve le pays, nous fera un
crime d'avoir fait ce que nous avons fait ?
Mon honorable amis redoute les conséquences de l'envoi des contingents
en Afrique. Qu'il me permette de lui dire que du fond de mon coeur,
j'espère que cet événement aura les résultats les plus Bienfaisants.
Quand nos jeunes volontaires ont laissé nos rives, nous nous bercions
tous de l'espérance de les voir montrer sur le lointain champ de
bataille d'Afrique le même courage dont leurs ancêtres ont fait preuve
au siècle dernier, alors qu'ils combattaient les uns contre les autres.
Cependant, on craignait quelque peu de les voir affronter pour la
première fois le feu, vu qu'il n'étaient que des recrues d'hier. Mais
quand le télégraphe nous a apporté la nouvelle que l'impression créée
par nos volontaire était si bonne que le commandant en chef leur avait
assigné le poste d'honneur au premier rang pour partager le danger avec
le corps fameux des Gordon Highlanders; quand nous avons appris quels
avaient été dignes de la confiance de leurs chefs, qu'ils avaient
marché à la charte comme des vétérans, qu'ils s'étaient conduits en
héros dignes des éloges du général en chef et de l'admiration
enthousiaste de leurs camarades qui avaient affronté la mort sur de
nombreux champs de bataille dans toutes les parties du monde, y a-t-il
un homme dont le coeur n'ait pas battu d'orgueil, de cet orgueil le
plus noble, l'orgueil du pur patriotisme, de la conscience de notre
force, de la concience qu'en ce jour le monde à appris qu'une nouvelle
puissance avait surgis en occident ?
Et ce n'est pas tout. L'oeuvre d'union, d'harmonie et de concorde entre
les deux principales races de ce pays n'est pas encore terminée. Nous
savons par ce qui s'est passé la semaine dernière qu'il nous reste
encore beaucoup à faire à cet égard. Mais M. l'Orateur, il n'y a rien
comme d'avoir souffert ensemble, d'avoir enduré, les mêmes souffrances
pour unir les hommes et les nations.
En ce moment, dans le Sud-Africain, les hommes représentant les deux
éléments de la famille canadienne se battent pour le même drapeau.
Déjà, plusieurs sont tombés au poste d'honneur en payant le suprême
tribut à leur patrie commune.
Leurs dépouilles reposent dans la même fosse pour y dormir jusqu'à la
fin des temps, dans un embrassement fraternel. Ne nous est-il pas
permis d'espérer -- je le demande à mon honorable ami -- que dans
ce tombeau ont aussi été ensevelis jusqu'aux derniers vestiges de notre
antagonisme passé ? Si ce résultat devait se produire, s'il nous est
permis d'entretenir cet espoir, l'envoi de ces régiments aurait été le
plus grand service qu'on eût jamais rendu au Canada, depuis la
confédération.
Quoi qu'il en soit, voilà les motifs qui nous ont guidés, voilà les
idées qui nous ont inspirés, et je les crois de nature à toucher le
coeur et l'esprit de mon honorable ami. Le connaissant comme je le
connais, je suis convaicu que, prenant toutes ces choses en
considération, il n'hésitera pas sur l'adoption de sa motion.