Le Canada que Laurier a construit

Le 20 novembre 2008

Par le Très Honorable Jean Chrétien

Premier chef du pays de souche canadienne-française. Champion ardent d’unité nationale. Visionnaire qui a ouvert le Canada au monde et qui a fait peupler l’Ouest. Pionnier de l’indépendance canadienne. Archétype des valeurs canadiennes. Capitaine qui a piloté une jeune nation vers les promesses d’un nouveau siècle.

Sir Wilfrid Laurier incarne sans doute toutes ces qualifications et bien davantage encore. Ce serait difficile d’imaginer le destin de notre pays sans sa contribution singulière.  

Comme tout autre Canadien, je lui en sais gré. Mais il faut dire que l’influence de Laurier s’est fait ressentir de manière profonde et personnelle et ce, tout au long de ma vie.

Chez mes parents, il avait quasiment le rang de saint séculier. Jeune, mon père Wellie lui avait serré la main, expérience qu’il a chérie pendant toute sa vie. Quant à moi, en jeune homme grandissant au Québec rural, en francophone unilingue dans un pays dont le pouvoir se déclinait décidemment, sinon complètement à l’anglaise, Laurier représentait une inspiration et un idéal. À la manière dont Barack Obama inspire la jeune génération actuelle à rêver aux opportunités passionnantes et illimitées, Laurier, francophone campagnard devenu meneur d’une société majoritairement anglo-saxonne, m’a servi d’idole.

Tout au long de mes quarante ans de vie publique, Laurier a été un flambeau et une présence constante, surtout pendant la décennie où j’avais le privilège de mener notre pays en tant que Premier ministre.  

Les Pères de la Confédération ont conçu le Canada comme un partenariat entre les cultures fondatrices anglaise et française. Cette vision s’est transformée en réalité aux élections de 1896. Laurier, Québécois campagnard de St-Lin, est devenu le premier francophone à prendre sa place comme Premier ministre du pays. L’élection de Laurier a prouvé aux Canadiens-français qu’ils avaient le respect du pays, même s’ils étaient, et resteraient, minoritaires.

Laurier croyait fermement que le Canada promettait beaucoup. Il a inspiré les Canadiens à transformer l’espoir en réalité et ce, et leur demandant de regarder au-delà de leur propre région, de leur propre langue et de leur propre religion. Laurier croyait que l’unité canadienne se construirait sur la diversité plutôt que sur les ressemblances.

Laurier a pris en main une nation déchirée par les divisions entre les Anglais et les Français, entre les Catholiques et les Protestants, sur la question des écoles au Manitoba. Sur cette question, comme sur tant d’autres, il a rejeté les perspectives extrémistes des deux côtés parce qu’il comprenait bien qu’une nation aussi diverse et vaste que le Canada ne pourrait survivre à une telle polarisation. Il croyait, comme je le crois moi-même, que notre pays est mieux servi par le pragmatisme que par l’idéologie, par le compromis plutôt que le conflit. Cette perspective lui a attiré plusieurs disciples, mais aussi beaucoup de critiques, dont notamment les nationalistes d’Henri Bourassa et l’Ordre des orangistes. Comme il l’a dit en 1911, «Au Québec, on me surnomme traître aux Français et en Ontario je suis traître aux Anglais... [Mais en fait] je suis Canadien.»

Entre 1993 et 2003, la table dans mon bureau sur la Colline du Parlement était celle dont Laurier s’était servie. J’avais son portrait au mur. Souvent, je me suis demandé, face aux questions difficiles de la journée, comment user de ses leçons et de sa sagesse. Bien des idées de Laurier gardent encore leur pertinence dans la politique d’aujourd’hui. Ses pensées, vieilles d’un siècle, sont d’une modernité surprenante.

Laurier était avant-gardiste par le fait de reconnaître la valeur affranchissante et stimulante de l’échange libéralisé. Tout comme il renversait les barrières dans sa propre carrière, il travaillait tout aussi dur à rabattre les obstacles du protectionnisme. Il comprenait que l’économie canadienne ne pourrait se réaliser à plein qu’en s’ouvrant au monde.

Mais en même temps, Laurier était partisan féroce de l’indépendance canadienne.  Pour un jeune pays, toujours sous l’ombre de l’Empire britannique, c’était une position osée et audacieuse à adopter. À cette époque-là, beaucoup, sinon la majorité des Canadiens anglophones se considéraient comme citoyens britanniques plutôt que canadiens. Mais Laurier a résisté aux efforts, au Canada comme outre-mer, pour retrancher le Canada dans l’Empire. Il l’a dit tout simplement, tout nettement :  «Le Canada en premier. Le Canada en dernier. Le Canada toujours.»

Laurier envisageait pour le gouvernement un rôle positif dans la construction de la nation. Il a fait construire le deuxième chemin de fer transcontinental du pays pour renforcer les liens qui nous rassemblaient. Il a créé deux nouvelles provinces, la Saskatchewan et l’Alberta, en 1905.  Il a ouvert l’Ouest aux immigrants, incluant les Canadiens-français comme mon grand-père maternel qui s’est établi dans une ferme au nord d’Edmonton en 1907. En plus, il a encouragé l’immigration au Canada pour peupler notre jeune pays. S’il avait à faire face aux problèmes économiques que nous connaissons actuellement, il demanderait ce que le gouvernement pourrait faire grâce à des politiques progressistes en infrastructure, en réglementation et en immigration, pour renforcer et appuyer notre économie.

On oublie souvent qu’initialement Laurier s’opposait à la Confédération, mais quand il a compris les avantages du projet d’entente, il est devenu le Canadien le plus passionné de son époque.  Il n’est donc pas surprenant que Laurier a indiqué à plusieurs reprises que le Canada avait inspiré sa vie. Tout comme il a transformé le Canada, il s’est vu transformer lui aussi par sa nation.  

Laurier a conçu le Canada comme un pays fort et indépendant, un dont la voix se ferait entendre sur le plan international, et la première nation moderne à célébrer la diversité, la tolérance et la générosité. Au cours de ses quatre mandats de Premier ministre, il a réussi à construire un pays à cette image.

On dit souvent que nous sommes assis sur les épaules de ceux et celles qui nous précèdent. En tant que Canadien et en tant que quelqu’un qui a eu l’honneur de servir notre pays à plusieurs titres, incluant la fonction de Premier ministre, je suis vraiment reconnaissant que Laurier avait les épaules aussi larges et solides.