Réponses des historiens Réal Bélanger et Christopher Moore

Quel est l’anniversaire de Sir John A.? (Harvey Haber de Toronto, Ont.)



Christopher Moore:
Le 11 janvier 1815. Le 11 janvier 1815. Le 11 janvier 1815. Disons-le à maintes reprises et peut-être arriverons-nous à nous en convaincre. Puisque, en fait, il reste encore du doute. John A et sa famille fêtaient toujours son anniversaire le 11 janvier. Le 11 janvier 1885, des milliers de Montréalais se sont présentés pour fêter son anniversaire avec un défilé à flambeaux et une grande maquette de tête de Sir John en feu d’artifice.  Mais selon le registre des naissances à Glasgow, John Alexander Macdonald est né le 10 janvier 1815. Les erreurs se glissent souvent dans les documents officiels tels que l’acte de naissance, et l’on penserait que la famille saurait la date exacte. Donc il semble que le 11 janvier soit le jour à commémorer, même s’il faut y apposer un astérisque.  

J’ai entendu des histoires passionnantes sur la femme de Sir John A. Macdonald et j’aimerais en savoir plus. En plus, est-ce que Laurier avait une femme; et si oui, qu’en savez-vous à son propos? (Gerri Thorsteinson de Winnipeg, Man.)



Christopher Moore: 

En fait, il a eu deux épouses et chacune était un personnage intéressant. La plupart des gens seraient d’accord pour dire que John A. n’était pas le mari le plus facile, ni pour l’une, ni pour l’autre.  C’était un bourreau du travail; il aimait bien la bouteille et il avait cette facilité sociale qui manquait à chacune de ses femmes. Il a épousé Isabella Clark à Kingston en 1843.  Ils ont eu un fils ensemble, mais ce dernier est décédé à l’âge d’un an; ils ont eu un autre qui a survécu. Mais Isabella est devenue infirme, accablée d’un désordre mystérieux; et elle est morte en 1857. Au beau milieu des pourparlers de la Confédération en 1867, Macdonald a épousé Agnes Bernard, de Barrie, Ontario, la sœur de son secrétaire personnel. Ils ont eu une fille, Mary, qui était une handicapée mentale. Lady Agnes était une vraie dame victorienne: souvent assez compassée et austère, au plus confortable dans une atmosphère formelle, et pourtant capable d’élans de joie et d’imagination; elle a écrit des mémoires passionnants. Après le décès de son mari, elle a été nommée Baroness Macdonald of Earnscliffe, et elle a vécu jusqu’à 1920. Il y a une biographie, Agnes, par Louise Reynolds, qui est sortie en 1979.  

Réal Bélanger :

Wilfrid Laurier et Zoé Lafontaine se sont mariés à Montréal, le 13 mai 1868, en la cathédrale Saint-Jacques, dans des circonstances bien particulières.  Ils étaient amoureux depuis au moins l’année 1861-1862 au cours de laquelle ils s’étaient rencontrés à Montréal.  Tous les deux demeuraient alors en pension chez Séraphin Gauthier, qui deviendrait sous peu médecin.  Laurier avait une santé fragile (il pensait souffrir de tuberculose) et n’osait demander la main de Zoé.  Jeune professeure de piano, Zoé, excellente musicienne, était une femme assez belle, plutôt douce, effacée et timide.  Leurs relations furent agréables, accompagnées de musique, de chants et de discussions politiques que la maison des Gauthier accueillait volontiers.  Mais lorsque Laurier, reçu avocat, dut, en raison de sa maladie, déménager dans les Bois-Francs le 18 novembre 1866, ils se virent beaucoup moins. Laurier  pensait toujours à Zoé qui, de son côté, ne l’avait pas oublié. La demande en mariage ne venant pas, Zoé s’était quand même laissé courtiser par Pierre Valois, un jeune médecin.  Entre les deux, on parla même de mariage : Pierre et Zoé devaient s’épouser au mois de mai 1868 en même temps que l’une des filles de Séraphin Gauthier.  Mais Zoé cachait mal l’amour qu’elle portait toujours à Laurier.  Au printemps de 1868, elle tomba en dépression.  Le 12 mai 1868, le docteur Gauthier écrivit en catastrophe à Laurier pour l’inciter fortement à se diriger le plus vite possible vers Montréal afin de régler « quelque chose de très grave ». Aussitôt arrivé chez les Gauthier, le 13 mai, le docteur lui fit passer un examen médical sommaire et lui affirma qu’il ne souffrait pas de tuberculose mais de bronchite chronique, rien de plus.  Dès lors, Laurier et Zoé se retrouvèrent. Le soir même, Laurier se maria avec Zoé.  Zoé fut une conjointe des plus fidèles, charmantes et attentives pour Laurier.  Elle n’était pas du genre intellectuel, se passionnant plutôt pour les animaux, les plantes, la maisonnée, etc.  Ils n’eurent pas d’enfants.  Le seul nuage entre les deux a pu se produire à partir de l’année 1878.  Laurier entretenait alors une relation plutôt ambiguë avec Émilie Lavergne, femme de Joseph Lavergne, l’un de ses associés dans son étude de droit.  Il en devint graduellement amoureux : plus intellectuelle que Zoé, plus curieuse, plus intéressée à la politique et à ses dessous, amoureuse, comme lui, de la littérature, elle a conquis Laurier.  La rumeur, sans être jamais prouvée, a voulu qu’Armand Lavergne, fils de Joseph et d’Émilie Lavergne, soit en réalité le fils de Laurier.  Il faut croire que Zoé n’a pas beaucoup apprécié cette situation : elle a progressivement pris ombrage de cette relation qui a duré plus de vingt ans.  Mais elle aurait pardonné à Laurier.  Zoé a toujours accompagné avec dignité Laurier dans sa vie politique, sans jamais lui causer de préjudices.  Considérant l’ensemble des actions politiques de son mari, on peut estimer que Zoé fut quand même, à l’occasion, une conseillère dotée d’une sagesse avisée, défendant même auprès de lui certaines causes comme celles des plus démunis et des organisations de charité.  À la mort du grand homme, elle était encore à son chevet.  Elle est décédée le 1er  novembre  1921.

Quelle était la première loi ou le premier projet de loi adopté par Sir John A. Macdonald et son gouvernement? (Thomas Barclay d’Ottawa, Ont.)



Christopher Moore :

Ce n’est pas facile à dire. Les premières assises du Parlement du Canada ont eu lieu du 6 novembre au 21 décembre 1867.  Pendant cette période, on a voté beaucoup de projets de loi, mais la sanction royale a été accordée simultanément à tous, le 21 décembre, donc il est difficile de cerner le «premier».
Le premier article à l’ordre du jour du Parlement était le Discours du trône. On en a discuté et l’a adopté au commencement des assises. Comme c’est le cas dans chaque session, pourtant, le premier vote dans les Communes et dans le Sénat était l’élection d’un Président de la Chambre des Communes. James Cockburn est devenu le premier Président de la Chambre des Communes.

Parmi les lois votées durant ces premières assises de 1867, beaucoup d’entre elles visaient à organiser les affaires et la structure des nouveaux gouvernement et Parlement : «approvisionnement» (c’est-à-dire autorisation des sommes d’argent requises pour les dépenses gouvernementales), ainsi que des projets de loi sur le salaire des députés, sur la mise en place de comités et de conseils, sur l’administration de serments d’entrée en fonction; sur la publication de règlements, la mise en place d’une poste nationale, des tarifs douaniers, et ainsi de suite.

En ce qui a trait aux questions de politique nationale, cependant, deux initiatives gouvernementales ressortent en 1867. Le gouvernement de John A Macdonald a reçu l’approbation du Parlement pour percevoir et dépenser trois millions de livres pour la construction d’un chemin de fer transcolonial entre le Saint-Laurent et la Nouvelle-Écosse. En plus, le gouvernement a voté un appel à la Reine pour demander que les Territoires du Nord-Ouest et la Terre de Rupert soient inclus dans la Confédération canadienne. Construire des chemins de fer et bâtir la nation : voici des thèmes durables de Macdonald et du Canada, tous deux au premier plan des premières assises du Parlement canadien.


Comment a-t-il accru l’autonomie du Canada au sein de l’Empire britannique? (Albert Wells d’Oshawa, Ont.)



Réal Bélanger:

Afin de bien saisir la réponse qui suit, il faut relever quelques données générales liées à la situation du Canada dans l’Empire britannique. En 1896, lorsque Laurier devint premier ministre, le Canada était une colonie de l’Empire britannique.  Plus précisément, un Dominion de l’Empire.  Dans la pratique gouvernementale, cela signifiait que le gouvernement canadien pouvait procéder comme il l’entendait dans le choix de ses politiques intérieures (il était donc autonome à cet égard), mais qu’il n’était pas libre de ses actions en ce qui concernait sa politique étrangère dominée par la mère patrie, maîtresse de son Empire.  Autrement dit, il ne pouvait pas gérer sa politique internationale. Conquérir l’autonomie au sein de l’Empire signifiait donc, entre autres, ceci : accéder à une plus grande liberté dans la conception et la réalisation de la politique extérieure du Canada.  Laurier s’y est attaché comme premier ministre de 1896 à 1911 tout en cherchant à maintenir le niveau d’autonomie que le Canada possédait déjà dans le cadre de l’Empire. Il faut dire que Laurier, bien que très épris des institutions britanniques, aurait souhaité, par conviction, parvenir rapidement à l’indépendance du Canada, comme il l’avait ouvertement mentionné en 1892.  Mais il savait que dans le contexte de l’époque, la chose s’avérait impossible.  Il faut aussi connaître une autre réalité. Au moment même où Laurier devenait premier ministre, l’Angleterre, sous l’inspiration de Joseph Chamberlain, Secrétaire aux Colonies, proclamait une politique impérialiste agressive. À l’ordre du jour figurait principalement la fédération impériale, une fédération politique, militaire et économique, en somme une consolidation de l’Empire voire son unification.  Dans ce contexte, la tâche de Laurier fut donc de maintenir le plus possible l’autonomie du Canada telle qu’elle existait alors puis de contrer la politique de Chamberlain tout en faisant progresser le statut du Canada dans l’Empire afin qu’il parvienne un jour à l’indépendance.  Dans le concret, Laurier a presque toujours refusé de se lier fondamentalement aux intentions de Chamberlain. Ce fut lors des Conférences coloniales ou impériales tenues à Londres qu’il s’exécuta le mieux bien qu’il acceptera, par exemple, en 1899 la participation du Canada à la guerre des Boers. Ce fut en effet le cas lors de la Conférence coloniale de 1897 : il rédigea lui-même et fit accepter une proposition écartant toute possibilité de modification « des relations politiques actuelles entre la Grande-Bretagne et les colonies autonomes ». Il refusa même alors toute participation des colonies aux décisions impériales qui s’accompagnerait d’une contribution à la défense de l’Empire. Il récidiva en 1902 lors d’une autre très importante Conférence coloniale à la stupéfaction de Chamberlain et des impérialistes anglais.  Évitant péremptoirement toute intégration poussée de l’Empire, Laurier rejeta catégoriquement tout Conseil impérial préférant plutôt la tenue de conférences périodiques, refusa toute mise sur pied d’une force navale impériale misant surtout sur la construction à venir d’une marine de guerre canadienne pour la défense de ses côtes, enfin repoussa toute union commerciale puisqu’il affirma se satisfaire d’une politique de préférence impériale. À la Chambre des communes du Canada, il précisa ainsi sa pensée le 13 mars 1903 : L’Empire britannique « se compose d’une multitude de nations libres soumises à un même souverain, mais qui, avant tout, se doivent à elles-mêmes ». Ce furent de tels propos et de telles actions lors des Conférences coloniales et impériales qui rendirent, dans les faits, le Canada davantage autonome. Il adopta encore la même attitude lors d’une autre Conférence impériale en 1907 allant même jusqu’à affirmer que les colonies devraient elles-mêmes négocier leurs traités commerciaux avec les autres pays.  Il fit plus encore.  Pour concrétiser sa promesse de 1902 et montrer à Chamberlain que le Canada devenait de plus en plus solide et développé, il mit sur pied en 1910 une petite marine de guerre. L’Angleterre était alors aux abois car elle craignait de perdre sa suprématie navale au profit de l’Allemagne. Laurier s’objecta à toute contribution monétaire à la mère patrie et se concentra sur sa marine qui protégerait ses côtes. En tant que symbole, cette politique fut importante, malgré les déboires qu’elle lui occasionnerait au Québec qui la jugerait trop impérialiste. En 1911, le gouvernement canadien négocia lui-même un traité de réciprocité commerciale avec les États-Unis. Cette entente ne devait pas s’inscrire dans un traité formel mais dans une législation que les deux pays auraient à adopter. Cette politique, jamais entérinée officiellement, causa la perte du régime de Laurier lors des élections générales du 21 septembre 1911.  Elle marqua cependant un autre pas dans le désir du gouvernement Laurier d’obtenir une plus grande autonomie pour le pays. On pourrait peut-être même estimer que la mise en place d’un ministère des Affaires extérieures en 1909, bien que d’une envergure assez réduite mais souhaité par le gouverneur général lui-même, s’inscrivit en partie dans la même logique. En même temps qu’il affirmait ainsi l’autonomie du Canada dans l’Empire après 1896, Laurier déploya beaucoup d’efforts pour renforcer et développer le Canada à l’intérieur même de son territoire. L’objectif s’avérait clair : plus le Canada serait puissant plus il augmenterait son importance dans l’Empire. Avec son ministre Clifford Sifton, il mit l’Ouest sur l’échiquier politique, ajouta deux provinces à la Confédération, l’Alberta et la Saskatchewan, favorisa l’industrialisation du Québec et de l’Ontario, construisit un chemin de fer transcontinental, augmenta la population du pays qui passa  de 5 371 315 personnes en 1901 à 7 206 643 en 1911. Il compléta ainsi l’œuvre de John A. Macdonald en proclamant haut et fort que le XXe siècle appartiendrait au Canada. Toutes ces réalisations et prises de position de Laurier ont contribué à renforcer l’autonomie du Canada reconnu davantage comme nation en 1911.

Christopher Moore :

Bon, il n’a pas agi seul. Le Canada a obtenu une grande mesure d’autonomie en 1847-8, quand les colonies ont mis en place le principe que leur gouverneur, nommé par l’Angleterre, devait respecter et exécuter les décisions prises par les organes législatifs du Canada. À cette époque, Macdonald était simple député dans l’Opposition, et il ne soutenait pas tellement ce changement. Pendant toute sa vie, Macdonald appréciait et respectait le pouvoir et il était prêt à céder certains droits aux autorités britanniques si cela voulait dire qu’il pouvait atteindre ses desseins de manière plus efficace en exerçant des pressions sur les officiels britanniques plutôt que de lutter dans le système politique canadien.  En fait, certains experts en sciences politiques prétendent que l’autonomie totale pour le Canada ne s’est réalisée qu’avec la Loi de Westminster, adoptée en 1931. D’autres encore choisissent le rapatriement de la Constitution en 1982 comme étape finale du processus

Mais par la façon même qu’il incarnait le Canada entre 1867 jusqu’à son décès en 1891, John A. Macdonald a fait vivre l’idée d’un Canada autonome qui poursuivait son propre chemin dans le monde. Il a mené le Canada dans le sens qu’il croyait bon, même si le gouvernement britannique n’était pas toujours en accord. Il a montré au Canada et au monde entier ce que pouvaient être un Premier ministre canadien et un gouvernement canadien.

J’aimerais savoir si la femme de Sir Wilfred Laurier, Zoé Lafontaine, avait des liens de parenté avec Sir Louis Hippolyte LaFontaine, le premier Premier ministre de la Province du Québec. J’apprécierais toute précision que vous puissiez apporter à ce propos. Merci. (Dianne LaFontaine de Whitby, Ont.)



Réal Bélanger :

Zoé Lafontaine est la fille de Godefroy-Napoléon Lafontaine (parfois, on écrit aussi « Godfrey-Napoléon » ou encore « Godefroi-Napoléon » ou enfin « Napoléon-Godefroi » Lafontaine) et de Zoé Lavigne (Jean-Jacques Lefebvre, un généalogiste, fait erreur quand il la présente sous le nom de Zoé Tessier).  Jusqu’à maintenant, aucun des principaux biographes de Wilfrid Laurier, qui ont évidemment eu à aborder quelque peu la vie de Zoé Lafontaine, ne mentionne de lien de parenté immédiat entre Zoé Lafontaine et Louis-Hippolyte LaFontaine.  Citons seulement Oscar Douglas Skelton et Joseph Schull. Mes recherches personnelles sur Wilfrid Laurier ne l’ont pas démontré non plus.  Jean-Jacques Lefebvre, qui a bâti la généalogie de la famille Laurier, et qui connaissait celle de LaFontaine, ne relie pas Zoé à LaFontaine. Tous les biographes de Laurier font intervenir Zoé Lafontaine au moment où Laurier commencerait subrepticement à lui faire la cour à partir de 1861-1862.  Laurier réside alors à Montréal chez Séraphin Gauthier où Zoé, professeure de piano des enfants de la famille, y demeure aussi avec sa mère malade.  Godefroy-Napoléon les aurait abandonnées à leur sort. Jamais, selon les documents de l’époque, il ne fut question dans le couple de Laurier d’un lien de parenté entre Zoé et Louis-Hippolyte LaFontaine. Au faîte de sa carrière, Laurier a prononcé plusieurs discours célèbres pendant lesquels, parfois, il se permettait de rappeler la mémoire du grand LaFontaine.  Mais jamais, en ces occasions, Laurier n’a souligné un lien de parenté entre sa femme et cet homme politique.  Zoé est décédée le 1er novembre 1921. Pour être totalement certain de l’absence d’un lien de parenté entre ces deux personnages, il faudrait établir la généalogie de Zoé et celle de Louis-Hippolyte LaFontaine, ce qui dépasse les cadres de cette réponse.  Peut-être découvririons-nous alors un ancêtre lointain commun à ces deux personnages. La recherche reste ouverte.

Permettez-moi, chère madame, de vous préciser que le prénom du premier ministre Laurier n’est pas « Wilfred » mais bien « Wilfrid ».  Cette erreur est courante au Canada anglais.

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